27.05.2008
Les Nègres: Une déconstruction des clichés

Cette pièce de Genet (1959) a marqué un tournant audacieux dans l'Histoire du théâtre, car elle est l’une des toutes premières à mettre en scène des acteurs noirs. Et pas moins de treize! En leur donnant la parole, Genet leur permet de jouer leur propre rôle devant des spectateurs blancs, et de se moquer des clichés que ceux-ci leur ont imposés.
Les contraintes du dramaturge sont très claires au début de la pièce : l’interprétation des rôles doit impérativement être attribuée à des Noirs, même lorsque ceux-ci sont amenés à jouer des personnages blancs. Mais les Noirs, qui sont-ils ? « Et d’abord, c’est de quelle couleur ? » s'interroge Genet. Dans la pièce, ceux-ci portent un masque, de sorte qu’on ne verra jamais leur vraie couleur. Ils sont toutefois pétris de tous les clichés racistes et dégradants, et les préjugés les unes plus loufoques que les autres, renvoyés aux spectateurs blancs qui les voient selon l’image qu’ils se font d’eux.
Une des caractéristiques des Nègres dans la pièce est qu'ils n'ont aucune identité propre, d'où les noms communs qui les désignent: « Village », « Ville de Saint-Nazaire », « Neige », « Félicité », « Vertu » etc. En ce qui concerne l'intrigue, nous avons dans cette pièce un exemple formidable de théâtre dans le théâtre. En effet, accusés par des dignitaires blancs de crime, les personnages décident de se mettre en scène et montent une tragédie, "La mort de la Blanche", offerte pour leur jugement. Mais tout cela a de quoi confondre le lecteur, car lorsque les personnages blancs ( qui sont en réalité des acteurs Noirs masqués) sont amenés à jouer des Noirs, cela donne un Noir jouant un Blanc qui joue un Noir. Vous suivez toujours?
Les Noirs sont ainsi amenés à jouer leur propre rôle et expriment les clichés qu'ils sont censés porter. Comme le souligne le personnage Archibald (le metteur-en-scène) dans l'extrait cité, les nègres ont l'œil jaune, ils ont une odeur à eux, et mangent des blancs...
Véritable diatribe contre la colonisation et le racisme, Les Nègres garde tristement un écho de nos jours dans les préjugés qu’on se fait des Noirs et des autres minorités ethniques. 50 ans après cette pièce, nous pouvons toujours déplorer le fait que la représentation de ces minorités est toujours aussi faible, que ce soit dans le milieu artistique ou dans les médias.
Extrait:
ARCHIBALD, grave : Je vous ordonne d’être noir jusque dans vos veines et d’y charrier du sang noir. Que l’Afrique y circule. Que les Nègres s’y nègrent. Qu’ils s’obstinent jusqu’à la folie dans ce que l’on les condamne à être, dans leur ébène, dans leur odeur, dans l’oeil jaune, dans leurs goûts cannibales. Qu’ils ne se contentent pas de manger les Blancs, mais qu’ils se cuisent entre eux (...)
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11.04.2008
La cantatrice chauve: le théâtre absurde

Voici ma plus belle expérience avec l’anti-théâtre après Fin de Partie de Samuel Beckett, que je n’ai pas trouvé aussi hilarant que la cantatrice chauve (même si celle-ci n’a aucune visée humoristique, mais purement absurde). Et elle l’est, du premier au dernier mot. La pièce entière est construite par l’absurdité: absurdité des personnages et des rapports instables qu’ils entretiennent entre eux; absurdité du langage et des répliques insensés de la pièce; et absurdité de l’intrigue elle-même – si intrigue il y a. En tout cas, l'histoire est simple : Les Smith, famille typiquement anglaise reçoivent leurs amis les Martins chez eux, ainsi qu’un pompier qui cherche désespérément une incendie à éteindre. Tous ensemble ils ne cessent de dialoguer sans rien se dire. Ils se contredisent sans cesse, dans de longs échanges de paroles qui n’ont absolument aucun rapport logique entre elles, et encore moins du sens.
Toutefois, il ne faut pas chercher à trouver une signification propre à cette pièce à travers ce que disent les personnages, car tout le sublime et la grandeur du théâtre absurde résident dans le non-sens. Néanmoins, cette pièce est indirectement l'occasion pour Ionesco de dissèquer la société qui lui était contemporaine. A travers cette soirée entre amis, il arrive à démontrer l’absurdité des hommes et le caractère factice et ridicule de leurs habitudes sociales. Il s’en prend également à la langue anglaise, jugée lourde et étrange, avec ses enchaînements décousus et illogiques. C'est exactement ce qu’il illustre dans la dernière scène, qui est l'apothéose de l’absurdité de toute la pièce. Pour finir, voici une des nombreuses anecdotes saugrenues livrées par le pompier qui, à l’exemple même de la pièce entière et de son titre, n’a absolument aucun sens :
(Le pompier) : Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d’accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l’appeler « maman . » Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode.
Scène 8
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05.04.2008
Le barbier de Séville: Castigat ridendo mores

« J’ai toujours été trop sérieusement occupé pour chercher autre chose qu’un délassement honnête dans les lettres », écrit Beaumarchais, qui désacralise le théâtre pour en faire une source et denrée de joie, à l'image de sa propre vie allègre et mouvante. L’intrigue du (le) barbier de Séville est simple et unique, obéissant aux règles classiques de l'unité de lieu, de temps et d’action: Le comte Almavida, épris de Rosine tente de l’arracher de l’emprise de son vieux tuteur, Bartholo, grâce à l’aide de son ancien valet, Figaro, personnage picaresque très éloquent possédant une philosophie gaie. Suivant cet énoncé de l’auteur citée plus haut, cette comédie bourgeoise haut en couleur apparaît donc comme une incitation au plaisir théâtral, qui passe à la fois par le langage : les jeux de mots, les quiproquos dans le ton de la commedia dell’arte, l’ironie et les mots à double sens (figures de style caractéristiques des comédies) – mais également par une prépondérance des didascalies qui illuminent les gestes, les costumes et les éléments du décor. Une telle mise-en-scène donne donc à la pièce une vivacité et une joie qui ont comme fonction de faire rire le spectateur – rire qui toutefois n’est pas gratuit.
En effet, malgré les scènes burlesques très présentes dans cette pièce, l’auteur dénonce subtilement les maux de sa société et défend une position ferme tout en faisant rire le public, ce qui n’est pas nouveau dans le théâtre du dix-septième siècle. Rappelons-nous notamment de Molière qui « châtiait les moeurs en faisant rire le publique » avec ses nombreuses pièces : l’école des femmes notamment, dont s’est inspiré le barbier de Séville. Ainsi, ce que l’auteur ne peut pas exprimer ouvertement à cause de la Cabale et de la Censure, il le dénonce à travers ses personnages et un langage divertissant qui parvient à déguiser un anticléricalisme très virulent, une dénonciation des injustices relatives à l’hiérarchie (relations maîtres-valets) et les unions forcées entre autres.
Pour finir, je vous laisse méditer sur une belle citation de Molière en ce qui concerne le plaisir de lire une pièce de théâtre, destinée au préalable à une représentation visuelle : « On sait que les comédies ne sont faites que pour être jouées ; et je ne conseille de lire celle-ci qu’aux personnes qui ont des yeux pour découvrir dans la lecture tout le jeu du théâtre. » En effet, il suffit de faire appel à son imagination pour apprécier la lecture d’une pièce de théâtre, si on n’est pas dans des considérations littéraires comme moi.
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27.02.2008
Hedda Gabler: héroine moderne

Si comme moi vous êtes passionnés par le théâtre, à la fois le théâtre visuel ou écrit, alors vous ne pouvez pas passer à côté de ce génie de la littérature norvégienne qu’est Henrik Ibsen. Auteur entre autres de La maison de poupée, de Peer Gynt et de Hedda Gabler, ce dramaturge a révolutionné le monde du théâtre grâce à son style dramatique et les diverses thématiques qu’il aborde dans ses oeuvres . Inventeur du théâtre moderne, il a inspiré bon nombre d’écrivains à travers le monde, et pas des moindres : Sartre, Arthur Miller, Tenessee Williams portent tous la marque d’Ibsen, qui malgré sa langue peu connue (Norvégien), est parvenu à s’imposer en Europe au dix-neuvième siècle comme celui qui a rompu avec la tradition romantique et a instauré le réalisme dans les pièces de théâtre.
Hedda Gabler est une pièce profondément réaliste, à la fois dans les personnages, le langage et le décor. Ibsen est très sensible au dernier, d’ailleurs dès la scène d’exposition, une trentaine de lignes est consacrée à une description détaillée du décor. Les personnages sont également dépeints avec beaucoup de précision : leurs habits, leur physionomie, l’expression de leur visage, rien n’est laissé au hasard. Quant au langage, il s’agit de le rendre le plus vraisemblable possible grâce à une prose simple, courante et dépourvue d’effets de style qui peuvent nuire au réalisme. D’ailleurs, pour appuyer davantage ce souci de vraisemblance, l’auteur dynamise les dialogues des personnages grâce à de nombreux apartés. Et ça marche ! A la lecture de la pièce, celui-ci réussit parfaitement à convoquer notre imagination pour visualiser la pièce et nous pouvons tout à fait nous représenter les scènes et les personnages à l’esprit.
En ce qui concerne l'intrigue, elle tourne autour du personnage éponyme de ce drame: Hedda. Emprisonnée dans un mariage qu’elle a choisi elle-même pour sécuriser son avenir, elle refuse toutefois de s’intégrer dans la famille de son mari et s’amuse à se moquer des tantes de celui-ci, qui pourtant ont fourni une importante caution au couple grâce à leurs rentes. Constamment ennuyée par la vie, elle trouve une façon de l’animer lorsqu’elle rencontre à nouveau son ancien amant, Lovborg, mais assoiffée de vengeance, elle provoque indirectement la mort de celui-ci, avant de prendre conscience de ses actions et de sa vie médiocre. Bien plus qu’un personnage, Hedda incarne à la fois une figure féministe de révolte, une femme victime de la société ou encore, une femme manipulatrice et machiavélique, le mal en personne, selon les critiques de l’époque. Mais elle est aussi la figure emblématique du théâtre moderne, un grand personnage féminin, au même titre qu’Antigone, ou Andromaque.
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