16.02.2008

Une vie: que personne ne voudrait vivre!

 

 

Pessimiste ou réaliste ?

 

En lisant « Une vie » de Maupassant, il est difficile de rester insensible à cette atmosphère pessimiste qui s’intensifie au fil du roman jusqu’au souffle final de la dernière page. « Une vie », c’est d’abord une vie de femme, que personne ne voudrait vivre, car elle n’est faite que d’une succession interminable de malheurs, de désillusions et de souffrances au pluriel qui s’exercent sans répit sur une durée de plusieurs années. L’auteur convoque chez nous une véritable empathie vis-à-vis de son personnage principal, Jeanne, et comme elle, nous perdons espoir dans un monde hostile qui s’effrite progressivement tout en détruisant la moindre illusion.

 

Jeanne, comme toutes les jeunes filles de son âge rêve avec une candeur puérile à une vie épanouie, à des voyages et surtout à l’amour dont elle idéalise suivant des modèles romanesques. Mais elle est subitement happée dans un monde cruel mais bien réel après un mariage précoce qui sera l’amorce d’une lente descente aux enfers. Trahie par son mari, sa bonne, son amie et finalement par son fils, elle vit avec la fatalité des « orientaux » sa vie bafouée et devient une figure de soumission dans une société dans laquelle le rôle de la femme, en occurrence la femme aristocrate est amoindri à une fonction purement domestique et passive et elle ne peut se révolter contre les iniquités quotidiennes. Elle ne peut gérer l’argent, qui pourtant lui revient de droit. Rappelons-nous notamment l’épisode du retour de voyages de noces pendant lequel Julien réclame froidement l’argent de Jeanne et celle-ci s’y résigne. Aussi, elle est appelée à pardonner l’infidélité de son mari comme une chose naturelle et admise dans la société.

 

Le portrait que dresse Maupassant de la femme du dix-neuvième siècle est donc profondément empreint de réalisme, même si le ton reste pessimiste, car il reflète la société d'une époque marquée par le Code Civil et qui d’ailleurs trouve toujours des résonances dans le présent, avec  la question de l’inégalité des sexes. Comme pour La femme de trente ans de Balzac, ou encore Madame Bovary de Flaubert, le mariage est décrit comme un gouffre béant de souffrances morales, mais à l’inverse de Julie et d’Emma Bovary, Jeanne apparait comme l’anti-héroine passive d'un roman dans lequel l'évasion n'est possible que par le rêve, les illusions et les souvenirs d'une jeunesse perdue ainsi que quelques joies furtives et passagères.

 

Fort heureusement, le roman échappe à une « surenchère » dans la description des malheurs de Jeanne. Alors que j’étais persuadée que la seule délivrance de la vie pour le personnage serait l’inévitable mort, l’auteur nous surprend grâce à une note positive qui clôt le roman et qui nous libère de cette désolation qui nous accompagne souvent en lisant des romans sombres et tristes. Comme Rosalie, la bonne autrefois traître, on ne peut qu'être d’accord avec cette vision de la vie, qui « n’est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit ».