03.04.2008

Anna Karénine: "Une passion à la Werther"


 « Elle pleurait son rêve à jamais envolé, son rêve d’une vie nette et franche. (...) Elle comprenait qu’elle aurait beau faire, elle ne serait pas la plus forte. C’était ainsi ; elle ne connaîtrait jamais l’amour dans la liberté et resterait pour toujours la femme criminelle vivant sous la menace d’une dénonciation, l’épouse infidèle honteusement liée à un homme indépendant, dont elle ne pourrait jamais partager la vie. (...) Et elle pleurait sans se retenir, comme un enfant puni... »

 

Salué unanimement comme un patrimoine mondial de la littérature réaliste, aux côtés de Madame Bovary de Flaubert en France ou encore Middlemarch de George Eliot en Grande-Bretagne, Anna Karénine (1877)  impose par ses 1090 pages, mais ceux qui affectionnent la littérature réaliste souvent très profonde et descriptive sauront faire abstraction de ce volume massif pour apprécier ce livre à sa juste valeur. Si j’ai évoqué Madame Bovary plus haut parmi la richesse de toutes les oeuvres de la littérature réaliste française, ce n’est pas un hasard. Car Anna Karénine renvoie au grand mythe littéraire de la passion coupable, s’inscrivant ainsi dans la même lignée du chef d’oeuvre de Flaubert et également La femme de trente ans de Balzac quelques années plus tôt au dix-neuvième siècle.

 

Le récit lui-même est dominé par deux grandes figures : Anna Karénine et Lévine, deux personnages opposés dont les destins se croisent et autour desquels gravitent une multitude d’actants secondaires. Leur opposition réside notamment dans leur force de caractère et surtout dans l’expression de leur passion. En effet, Anna représente l’instant de la passion : Mariée, elle tombe amoureuse d’un jeune séducteur Vronski qui toutefois n’a pas l’envergure et la folie pour partager la passion dévorante de celle-ci. Quant à Lévine, porte-parole de Tolstoï, il est raisonnable et sensible et correspond à la durée de la passion : Amoureux de Kitty, une jeune aristocrate séduite d’abord par Vronski, il finit tout de même par lui convaincre de l’épouser, ce qui donne lieu à un mariage solide et durable qui vient exprimer la confiance de l’auteur sur la force d’un idéal moral, à l’inverse d’Anna qui bouleverse et scandalise tous les codes moraux et sociaux.

 

Excessive, passionnée et fascinante par son « jusqu’au boutisme » dans ses rapports adultères avec Vronski, Anna se distingue pleinement d’Emma Bovary, la provinciale rêveuse et désenchantée qui se jette dans les bras de plusieurs hommes pour échapper au réel. Bien au contraire, Anna affiche son mépris contre la société qui la stigmatise et n’est pas plus victime de celle-ci que de ses propres élans. Elle donnera toute sa vie à Vronski et cette « passion à la Werther », qu’évoquera la mère de Vronski dans le texte, ne peut s’éteindre qu’avec la mort de cette héroïne russe, authentique, attachante et tellement hors du commun, de sorte qu’à chaque fois qu’on évoque St-Petersbourg, je pense instinctivement à elle.

 

 

28.03.2008

Une banale histoire: Une réflexion sur l'Art


 

Oui, l’histoire est certainement « banale » car elle est axée principalement autour des relations sociales et familiales du narrateur, Nicolaï Stepanovitch, et sur un étrange lien qui l’unit à sa jeune protégée, Katia. Toutefois, cette banalité s’efface devant la méditation profonde que celui-ci nous livre en filigrane sur ces mêmes rapports, sur lui-même et par extension sur la vie culturelle russe. Nicolaï est un vieux professeur faisant partie de l’Intelligentsia russe et qui rédige dans son journal (notre texte) le bilan de sa vie. Dès les premières lignes, il s’auto-désigne à la troisième personne du singulier et dresse son propre portrait à distance. Un bien triste portrait : « Autant mon nom est brillant et beau, autant je suis terne et laid », constate-t-il sur un ton dépréciatif dans une longue tirade auto-dérisoire, dans laquelle il se montre pleinement conscient de ses faiblesses physiques et mentales. Sa situation familiale est tout aussi sombre et triste et il se réfugie ainsi auprès de Katia, jeune fille frivole et espiègle qui finit par s’engager dans une troupe de théâtre, avant d'être désillusionnée par le manque de talent des autres acteurs et plus généralement de l'état lamentable du monde théâtral.

 

Véritable porte-parole de l’auteur dramatique Tchekhov, Nicolaï dresse avec Katia un constat noir de la vie intellectuelle et artistique de la Russie qui lui est contemporaine. Celle-ci préfère abandonner sa carrière artistique et sombrer dans l’oisiveté plutôt que de s'engager dans cette « entreprise provinciale » qu’est la troupe de théâtre et de faire partie de ces tragédiennes qui "s’abaissent à chanter des chansonnettes et les tragiques des couplets l’on se moqu[e] des maris cornus et de la grossesse d’épouses infidèles... " Ce livre est aussi l’occasion pour l’auteur de condamner le manque de créativité des jeunes, dans l’épisode un jeune doctorant, incapable de trouver de façon indépendante un sujet de thèse, demande de l’aide au narrateur indigné. De la même façon, les auteurs russes n'échappent pas au regard critique de l'auteur car selon lui, ils n’ont pas le courage de leurs convictions et s’embourbent dans une écriture fade, limitée, imitatrice, explorant sans cesse des lieux communs et auxquels l’auteur oppose la belle littérature française, plus libre et novatrice.

 

Ainsi, ce livre est un appel à méditer sur l’art et la culture et peut s’appliquer ironiquement au déclinisme français actuel. (Voir l’article de Donald Morrison sur la mort de la culture française et les nombreux ouvrages qui traitent du déclinisme, comme La France qui tombe de Nicolas Baverez). On ne cesse de reprocher à la littérature française d'être passéiste et incapable de se renouveler depuis la mort de Sartre, Malraux, Aron et elle ne s’exporte plus. Certes, la littérature française ne brille plus sur la scène internationale. La saison littéraire 2006-2007 par exemple a vu la publication de 727 livres, dont un tiers seulement a été traduit en Anglais. Mais de là à définir si elle est morte ou pas reste une autre question très épineuse à débattre.

25.03.2008

La nuit: Une écriture de la révolte

 

 

Il y a des livres que vous lisez uniquement pour connaître l'auteur; d'autres par contraintes professionnelles ou scolaires, ou encore des livres lus avec nonchalance et oubliés aussitôt la lecture achevée. Puis il y a ces livres que vous lisez par curiosité et qui finissent par vous marquer à vie, comme c'est le cas pour La Nuit d'Elie Wiesel. Monument incontestable de la littérature de la Shoah, aux côtés du (Le) journal d’Anne Frank ou encore Un sac de billes de Joseph Joffo, La Nuit est un texte historique qui porte sur le génocide juif pendant la seconde guerre mondiale. Oeuvre entièrement autobiographique, l’auteur nous entraîne dans ses expériences concentrationnaires en 1945 lorsqu’il fut déporté avec toute sa famille d’un ghetto Hongrois à Auschwitz, là  il verra pour la dernière fois sa mère et sa petite soeur, puis à Buchenwald il finira par perdre son père.  Eléments innovants dans ce livre, la narration est axée en grande partie autour d’une longue description du travail forcé des déportés dans le camp de concentration et également "la terrible marche de la mort", un voyage de dix jours et de dix nuits dans le froid hivernal, pendant lequel la neige était la seule alimentation des déportés.

 

L’écriture est crue, brut, chargée d’émotions et il est impossible de rester insensible au récit et de ne pas éprouver comme le narrateur une indignation contre Dieu, l’éternel absent, mais également une révolte contre l’indifférence de l’humanité à ce massacre. Mention est faite lors de l’épisode des ouvriers allemands lancent des morceaux de pain aux prisonniers affamés dans leurs wagons uniquement pour observer avec une fascination malsaine les luttes bestiales qui s'ensuivent. Aveuglé par la faim, un fils finira par tuer son père avant d'être massacré à son tour par les autres. De la même façon, pendant la marche de la mort, un autre homme avait délibérément abandonné son père ou encore dans le camp d’Auschwitz un enfant tabassait sans pitié son propre père. L’auteur s’insurge contre cette humanité aliénée, lâche, bestiale qui perd ses valeurs, et qui se laisse emporter par ses instincts les plus vils et bas et dont lui-même n’a pu en échapper. En effet, La nuit est avant tout un cri de révolte contre soi, cri de culpabilité de l’auteur d’avoir survécu en sacrifiant son père à Buchenwald :

 

Je me revois pendant cette nuit-là, l’une des plus accablantes de ma vie :

« Leizer (...), mon fils, viens...Je veux te dire quelque chose... A toi seul... Viens, ne me laisse pas seul... Leizer »

J’ai entendu sa voix, saisi le sens de ses paroles et compris la dimension tragique de l’instant, mais je suis resté à ma place.

C’était son dernier voeu – m’avoir auprès de lui au moment de l’agonie, lorsque l'âme allait s’arracher à son corps meurtri – mais je ne l’ai pas exaucé.

J’avais peur.

Peur des coups.

Voilà pourquoi je suis resté sourd à ses pleurs.

 (...)

J’ai laissé mon vieux père seul agoniser. Pire : j’étais fâché contre lui parce qu’il faisait du bruit, pleurait, provoquait les coups (...)

Je ne me le pardonnerai jamais. Jamais je ne pardonnerai au monde de m’y avoir acculé, d’avoir fait de moi un autre homme, d’avoir réveillé en moi le diable, l’esprit le plus bas, l’instinct le plus sauvage (...)

Sa dernière parole fut mon nom. Un appel. Et je n’ai pas répondu.

 

Ainsi, l’auteur écrit pour se faire pardonner, « pour ne pas devenir fou ou au contraire, pour le devenir et ainsi mieux comprendre la folie » et il dédie de ce fait ce livre à son père, mais également à sa mère et sa petite soeur disparues aussitôt leur arrivée à Auschwitz.  La Nuit doit se lire comme un témoignage historique sur la seconde guerre mondiale, qui nous éclaire un peu plus sur la folie de ces hommes prêts à tout pour assouvir leur idéaux. Mais le livre nous plonge principalement dans l'intériorité de l’Homme, et nous démontre ses peurs et ses faiblesses qui se transforment peu à peu en lâcheté, afin de permettre au lecteur de le comprendre ou alors de le condamner.

13.03.2008

Histoires extraordinaires

 

Edgar Poe aime à agiter ses figures sur des fonds violâtres et verdâtres où se révèlent la phosphorescence de la pourriture et la senteur de forage. - Baudelaire.

 

On ne peut pas évoquer Edgar Allan Poe sans parler de Baudelaire et du rôle proéminent qu’il a joué dans la diffusion de ses nouvelles en France. Influencé lui-même par cette « pourriture » et ce « forage » de E. Poe, sa poésie en gardera des traces car traduire Poe a été un maillon essentiel dans son propre processus créatif. Tout en étant romancier, poète, dramaturge prolifique entres autres, E. Poe est surtout connu pour ses formes brèves, ses nouvelles empreintes de fantastique et d'horreur, et la théorie qu’il a développée autour de celles-ci : la fameuse théorie de l’effet selon laquelle tous les éléments d’une histoire courte doivent converger textuellement vers un  « effet » unique, un niveau de paroxysme qui donnerait sens à tout le récit. Les Histoires extraordinaires, contes fantastiques traduits par Baudelaire, font partie de l’un de ses ouvrages les plus connus en France, écrits en 1856 et adaptés au cinéma par Jean Faurez en 1949.

 

Les histoires elles-même, treize au total, qualifiées par l’auteur « d’extraordinaires » (elles le sont)  explorent chacune un univers différent : Il traite à la fois d’un sujet fantastique, policier (Double assassinat dans la rue Morgue) ; gothique (La Vérité sur le cas de M. Valdemar) ; mystique (Révélation magnétique) : logique ( La lettre volée) ; aventures (Le scarabée d’or) entre autres qui rompent la monotonie à la lecture. Toutefois, il arrive que la forme ruine le fond du récit comme c’est le cas pour Aventure d'un certain Hans Pfaall, dans laquelle les longues descriptions techniques, notamment sur le fonctionnement d’un ballon ont rendu la lecture pénible et insipide et enlevé la magie de l’histoire, qui pourtant est réellement palpitante. D'autres au contraire nous laissent un peu sur notre faim en se terminant brusquement (Manuscrit trouvé dans une bouteille) et inutile de chercher le point culminant, « l’effet » car il n’y en a pas. Idem pour « Ligeia », qu’on préfère tout simplement ignorer, probablement parce qu’on l’aborde dans un état d’exténuation mentale suite à la lecture des onze premiers textes.

 

Malgré tout, certaines nouvelles m’ont laissé une impression plutôt positive, et j’ai été enchantée de retrouver l’atmosphère de L’île au trésor de Robert Louis Stevenson dans Le scarabée d’or, qui mêle un univers de pirate, de message mystérieux et de trésors cachés et qui est sans aucun doute la nouvelle que je préfère le plus dans cette collection. Toutefois, d’un point de vue strictement littéraire, l’oeuvre de E. Poe reste une source inépuisable pour étudier Baudelaire lui-même et les influences qu’il a pu avoir sur d’autres grands auteurs comme William Faulkner, dont je vous parlerai très prochainement.

09.03.2008

L'alchimiste

 

« Ce sont des forces qui semblent mauvaises, mais qui en réalité t'apprennent comment réaliser ta Légende Personnelle. Ce sont elles qui préparent ton esprit et ta volonté, car il y a une grande vérité en ce monde : qui que tu sois et quoi que tu fasses, lorsque tu veux vraiment quelque chose, c’est que ce désir est né dans l'Ame de l’Univers. C’est ta mission sur la Terre. (...) L’Ame du Monde se nourrit du bonheur des gens. Ou de leur malheur, de l’envie, de la jalousie. Accomplir sa Légende Personnelle est la seule et unique obligation des hommes. Tout n’est qu’une seule chose. Et quand tu veux quelque chose, tout l’Univers conspire à te permettre de réaliser ton désir. »

 

J’ai abordé ce livre avec des sentiments assez ambivalents : à la fois entre curiosité, fascination et des à priori (négatifs) qui ont été forgés par les nombreuses critiques que j’ai eu l’occasion de lire au préalable de ma lecture, ainsi que les impressions plus ou moins défavorables de mon entourage. En effet, il est difficile de rester tout-à-fait neutre et objectif au sujet d’un roman autour duquel il y a eu une telle ferveur collective et c’est là tout le problème des best-sellers mondiaux à l’envergure de l’Alchimiste. Ce conte oriental, vendu à plusieurs millions d’exemplaires à travers le monde a suscité des réactions très divergentes, notamment une réduction de ce livre à un assemblage de notions philosophiques empruntées ca et là ou alors on a pointé du doigt le manque d’originalité de l’auteur, qui s’est inspiré du conte des deux rêveurs de Jorge Luis Borges. Toutefois, en le lisant pour la première fois hier, j’ai été – ma foi – très loin d'être déçue et j’ai enfin pu former ma propre opinion.

 

Ce livre a une portée universelle au delà de son écriture simple et concise. (Autre angle d’attaque de certains critiques qui l’associent injustement à un roman populaire. ) Certes, l’écriture est peu esthétisée, mais sans pour autant enlever la beauté et la poésie omniprésentes dans le langage. De plus, les messages délivrés sont forts et peuvent être librement appropriés par chaque lecteur peu importe son origine et qui, comme Santiano, le personnage principal, saura écouter son coeur pour découvrir sa « légende personnelle » : La poursuite d’un idéal mystique. Ce jeune berger andalou, motivé par des rêves prémonitoires décide d’abandonner une vie stable et part à la quête d’un trésor près des Pyramides de Gizeh, et son voyage se transforme peu à peu en parcours initiatique, pendant lequel chaque manifestation de la nature ainsi que chaque rencontre (le roi de Salem, le voleur du marché, le marchand de cristal, l’alchimiste entre autres) deviennent un « signe » ou un enseignement sur la vie. L’alchimiste, son ultime rencontre,  est une sorte de guide spirituel qui lui apprendra à écouter son coeur et qui couronnera son voyage.

 

Véritable révélation spirituelle et philosophique pour certains, ce livre nous pousse à réfléchir individuellement sur la quête d’un idéal et nous apprend que la vie n’a aucun sens si nous n’avons pas en nous un rêve, notre fameuse « Légende Personnelle ». Comme Santiano, nous apprenons que nos obligations sociales et nos rêves peuvent coexister dans un équilibre parfait et que l’un ne nuit pas forcément à l’autre. En effet, la vie serait bien triste si nous nous contentions d’accomplir quotidiennement nos devoirs et nos responsabilités au détriment de nos petits rêves secrets et quel bonheur ce serait un jour de pouvoir secouer le joug des convenances qui nous suffoquent mais auxquelles nous nous sommes accoutumés. En ce qui me concerne, outre ces petites leçons philosophiques sur la vie, le meilleur enseignement que j’ai pu tirer de l'Alchimiste, c’est qu’il ne faut jamais juger un livre avant de l’avoir lu.

08.03.2008

« Que dit la loi ? Tu ne tueras pas ! Comment le dit-elle ? En tuant ! »

 

« La tête de l’homme du peuple, voilà la question . Cette tête est pleine de germes utiles. Employer pour la faire mûrir et venir à bien ce qu’il y a de plus lumineux et mieux tempéré dans la vertu. Tel a assassiné sur les grandes routes qui, mieux dirigé, eut été le plus excellent serviteur de la cité. Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez la, utilisez la ; vous n’aurez plus besoin de la couper. » (Claude Gueux, 1834)

 

Déjà en 1829, Victor Hugo affirmait fermement sa position contre la peine de mort dans Le dernier jour d’un condamné, qui, comme l’indique le titre raconte de façon autobiographique les derniers moments d’un homme condamné à la guillotine pour un crime dont on ne connaîtra pas la nature. En effet, l'intérêt n’est pas porté sur les motifs de la condamnation de cet homme, mais sur son impuissance, son désespoir et ses peurs devant la peine de mort, acte démontrée comme abominable et barbare et qui lui prive de rédemption alors qu’il regrette sincèrement son geste. Cinq ans plus tard, l'auteur aborde à nouveau cette question sous une nouvelle perspective dans Claude Gueux.  Il ne s’agit plus cette fois-ci d’insister sur l’horreur de la peine capitale elle-même, mais sur les circonstances qui ont conduit l’homme au crime et par conséquent devant l’échafaud.

 

Véritable plaidoyer politique contre la peine de mort, Victor Hugo fait entendre sa voix plus clairement dans ce livre qui se lit comme une chronique sociale. Le roman retrace le parcours du personnage éponyme, un ouvrier bon, père de famille, mais condamné à cinq ans de prison pour un vol commis pendant un moment d’extrême pauvreté. Le roman se développe principalement autour de ses années en prison, pendant lesquelles il devient la proie du directeur des ateliers, homme « tyrannique, obéissant à ses idées (...), dur plutôt que ferme, ne raisonnant avec personne, pas même avec lui ; bon père, bon mari, sans doute, ce qui est devoir et non vertu ; en un mot, pas méchant, mauvais. » Celui-ci tourmentera Claude psychologiquement sur sa femme, devenue fille publique et sur son fils, dont on n’a plus de nouvelles, et lorsque par pure méchanceté il sépare Claude de son ami, celui-ci décide de le tuer et sera condamné à une peine de mort. Sur un vif et incisif, l’auteur clôt le texte par une longue réflexion sur ce fait divers qui a réellement eu lieu en 1831. Il accuse la société et la Politique de pousser l’homme à l’immoralité et aux crimes et propose des solutions qui passent notamment par l’éducation et la religion.

 

Oeuvres très actuelles, ces deux romans ont toujours des échos au vingt-et-unième siècle. La barbarie qu’est la peine du mort, acte contre les droits de l’homme, acte qui ne permet pas à l’homme de se racheter est toujours pratiquée dans trop de pays démocratiques et nous sommes tous concernés. Certes, le débat est ouvert en ce qui concerne le problème de la récidivité et des crimes atroces, mais tuer un homme, est-ce la solution ? Que faire des erreurs judiciaires ? La justice n’est qu’une institution humaine après tout, et en tuant un criminel, ne fait-elle pas que se rabaisser à son niveau?

05.03.2008

la métamorphose

kafka

 

« Lorsque Gregor Samsa s'éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte. Il reposait sur son dos qui était dur comme une cuirasse, et, en soulevant un peu la tête, il apercevait son ventre bombé, brun, divisé par des arceaux rigides, au sommet duquel la couverture du lit, sur le point de dégringoler tout à fait, ne se maintenait que d'extrême justesse. D'impuissance, ses nombreuses pattes, d'une minceur pitoyable par rapport au volume du reste, papillonnèrent devant ses yeux."

 

En effet, c’est une mutation en cancrelat qui survient inexplicablement chez Gregor du jour au lendemain, mais qui cruellement n’altère en rien ses facultés mentales et système sensoriel et donc son aptitude à souffrir. Cependant, cette métamorphose n’est pas uniquement physique. Bien que des détails morbides et répugnants nous soient livrés dans le texte sur l’apparence de Gregor, il n’y a pas une insistance réelle sur la dimension fantastique de cette transformation. D’ailleurs, personne, ni même Gregor ne semble véritablement intrigué par cet événement qui tout de même relève du surnaturel. Tout l'intérêt est au contraire porté sur la métamorphose dans les caractères et dans le regard des autres engendrée par la mutation physique du personnage. Par exemple, la soeur de Gregor, seul personnage à compatir avec lui, finit par prendre ses distances peu à peu et déclenche éventuellement sa chute. De la même façon, le père de famille, caractère faible et somnolent au départ prend de la puissance et manque de le tuer. Ainsi, Gregor, tout en évoluant progressivement en une bête horrible et répugnante subit parallèlement la transformation hostile des autres en silence.

 

 

Cette nouvelle est frappante par sa valeur allégorique ainsi que toutes les pistes d’interprétation qu’elle nous offre. Elle contient en effet un riche éventail de thèmes liés à la famille, l’affirmation de soi, l’ostracisme et le regard des autres. Il serait également interessant d'analyser les références intertextuels avec Le procès, réquisitoire de Kafka contre son propre père en ce qui concerne les rapports conflictuels entre Gregor et son père. Mais la piste la plus évidente dans ce livre est sans aucun doute une réflexion sur ce qu'entraîne une mise à l’écart qui résulte d'une différence physique dont on est pas responsable et malgré le dégoût que suscite Gregor la bête, on ne peut s'empêcher de compatir avec sa solitude et sa douleur liées au rejet de sa famille - et qui sera la véritable cause de sa perte.

 

 

 

03.03.2008

Il a jamais tué personne, mon papa

 

J’ai découvert ce livre complètement au hasard et ce sont très souvent les livres les moins connus, les plus simples qui laissent parfois une très grande impression après la lecture, comme c’est le cas pour Il a jamais tué personne, mon papa. A première vue, le titre m’a fortement interpellé. Serait-ce une faute de grammaire ? Ne devrait-on pas dire: « Il n’a jamais tué personne, mon papa ? »  Mais le titre est informel, hors du commun, et on comprend alors que ce n’est pas l’écrivain adulte Jean-Louis Fournier qui parle, bien que ce livre, écrit quelques années de cela seulement soit entièrement autobiographique. Il s’agit tout simplement d’un enfant d'une dizaine d'années, l’auteur lui-même qui fait un énorme bond dans le temps, à l’époque il a connu son père alcoolique et il écrit donc comme il l’aurait fait à cette époque là.

 

Véritable ovni de par la langue, la composition et le récit lui-même, ce livre échappe à toute possibilité de catégorisation. Ce n’est pas un roman, ni une nouvelle, ni un essai. Ou disons peut-être un roman un peu particulier dans son genre. Il n’y a pas d’intrigue, ni de transition entre les chapitres, mais une structure cohérente est néanmoins respectée par l’auteur. Ce sont en faite des petits chapitres d’une à deux pages qui se succèdent l’un après l’autre, et dans lesquels le narrateur développe une thématique liée à son enfance ou décrit une facette de son père, ou encore raconte avec beaucoup de naïveté un événement particulier qui l’a marqué. Par exemple : « Les souliers de papa », « Papa et une cliente timide », « On a perdu papa » entre autres qui comme le suggère ces titres, sont écrits avec beaucoup de naïveté et de tendresse. Le style de l’auteur est en effet très simple, anecdotique, drôle comme le serait celui d’un enfant, mais il garde néanmoins un caractère tragique, poignant, bouleversant qui est directement associé avec la question de l’alcoolisme qui hante ce livre.

 

L’auteur raconte en effet comment son papa, docteur atypique et très généreux ne demandait pas l’argent à ses patients, mais un verre et il "aimait boire un coup, plusieurs coups même" et aimait bien se suicider le dimanche. Quand il buvait trop, il menaçait de tuer sa femme, mais il ne l’a jamais fait, ce qui justifie le titre de ce livre. Alcoolique, mais pas pour autant méchant, ce père trop souvent absent a bouleversé la vie du jeune homme. Toutefois, loin de dramatiser le récit en l'accusant de lui avoir fait souffrir, le narrateur rend hommage à son père, qu’il a appris à comprendre au fil des années dans ce petit livre bouleversant qui se lit vite, très vite, mais qui laisse pendant longtemps un profond sentiment de tristesse.

 

Extrait : Papa, le soir.
 

On n’était jamais tranquilles avant le retour de papa. On se demandait toujours comment il allait être, c’était la surprise tous les soirs.

Avec l’habitude, on savait reconnaître, rien qu’au bruit qu’il faisait en rentrant, l’état dans lequel il était.

D’abord, on calculait le temps qu’il mettait pour entrer sa clé dans la serrure. Si ça durait longtemps, c’était mauvais signe. S’il n’arrivait pas à ouvrir et se mettait à dire des gros mots, il fallait s’attendre au pire et aller lui ouvrir.

Ensuite, à sa façon de tousser, on pouvait savoir s’il allait être méchant, amusant ou triste.

Papa, il disait tous les soirs qu’il avait bu que de l’Evian ou du Vittel, mais je voyais bien que maman, elle ne le croyait pas.

16.02.2008

Une vie: que personne ne voudrait vivre!

 

 

Pessimiste ou réaliste ?

 

En lisant « Une vie » de Maupassant, il est difficile de rester insensible à cette atmosphère pessimiste qui s’intensifie au fil du roman jusqu’au souffle final de la dernière page. « Une vie », c’est d’abord une vie de femme, que personne ne voudrait vivre, car elle n’est faite que d’une succession interminable de malheurs, de désillusions et de souffrances au pluriel qui s’exercent sans répit sur une durée de plusieurs années. L’auteur convoque chez nous une véritable empathie vis-à-vis de son personnage principal, Jeanne, et comme elle, nous perdons espoir dans un monde hostile qui s’effrite progressivement tout en détruisant la moindre illusion.

 

Jeanne, comme toutes les jeunes filles de son âge rêve avec une candeur puérile à une vie épanouie, à des voyages et surtout à l’amour dont elle idéalise suivant des modèles romanesques. Mais elle est subitement happée dans un monde cruel mais bien réel après un mariage précoce qui sera l’amorce d’une lente descente aux enfers. Trahie par son mari, sa bonne, son amie et finalement par son fils, elle vit avec la fatalité des « orientaux » sa vie bafouée et devient une figure de soumission dans une société dans laquelle le rôle de la femme, en occurrence la femme aristocrate est amoindri à une fonction purement domestique et passive et elle ne peut se révolter contre les iniquités quotidiennes. Elle ne peut gérer l’argent, qui pourtant lui revient de droit. Rappelons-nous notamment l’épisode du retour de voyages de noces pendant lequel Julien réclame froidement l’argent de Jeanne et celle-ci s’y résigne. Aussi, elle est appelée à pardonner l’infidélité de son mari comme une chose naturelle et admise dans la société.

 

Le portrait que dresse Maupassant de la femme du dix-neuvième siècle est donc profondément empreint de réalisme, même si le ton reste pessimiste, car il reflète la société d'une époque marquée par le Code Civil et qui d’ailleurs trouve toujours des résonances dans le présent, avec  la question de l’inégalité des sexes. Comme pour La femme de trente ans de Balzac, ou encore Madame Bovary de Flaubert, le mariage est décrit comme un gouffre béant de souffrances morales, mais à l’inverse de Julie et d’Emma Bovary, Jeanne apparait comme l’anti-héroine passive d'un roman dans lequel l'évasion n'est possible que par le rêve, les illusions et les souvenirs d'une jeunesse perdue ainsi que quelques joies furtives et passagères.

 

Fort heureusement, le roman échappe à une « surenchère » dans la description des malheurs de Jeanne. Alors que j’étais persuadée que la seule délivrance de la vie pour le personnage serait l’inévitable mort, l’auteur nous surprend grâce à une note positive qui clôt le roman et qui nous libère de cette désolation qui nous accompagne souvent en lisant des romans sombres et tristes. Comme Rosalie, la bonne autrefois traître, on ne peut qu'être d’accord avec cette vision de la vie, qui « n’est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit ».