03.04.2008

Anna Karénine: "Une passion à la Werther"


 « Elle pleurait son rêve à jamais envolé, son rêve d’une vie nette et franche. (...) Elle comprenait qu’elle aurait beau faire, elle ne serait pas la plus forte. C’était ainsi ; elle ne connaîtrait jamais l’amour dans la liberté et resterait pour toujours la femme criminelle vivant sous la menace d’une dénonciation, l’épouse infidèle honteusement liée à un homme indépendant, dont elle ne pourrait jamais partager la vie. (...) Et elle pleurait sans se retenir, comme un enfant puni... »

 

Salué unanimement comme un patrimoine mondial de la littérature réaliste, aux côtés de Madame Bovary de Flaubert en France ou encore Middlemarch de George Eliot en Grande-Bretagne, Anna Karénine (1877)  impose par ses 1090 pages, mais ceux qui affectionnent la littérature réaliste souvent très profonde et descriptive sauront faire abstraction de ce volume massif pour apprécier ce livre à sa juste valeur. Si j’ai évoqué Madame Bovary plus haut parmi la richesse de toutes les oeuvres de la littérature réaliste française, ce n’est pas un hasard. Car Anna Karénine renvoie au grand mythe littéraire de la passion coupable, s’inscrivant ainsi dans la même lignée du chef d’oeuvre de Flaubert et également La femme de trente ans de Balzac quelques années plus tôt au dix-neuvième siècle.

 

Le récit lui-même est dominé par deux grandes figures : Anna Karénine et Lévine, deux personnages opposés dont les destins se croisent et autour desquels gravitent une multitude d’actants secondaires. Leur opposition réside notamment dans leur force de caractère et surtout dans l’expression de leur passion. En effet, Anna représente l’instant de la passion : Mariée, elle tombe amoureuse d’un jeune séducteur Vronski qui toutefois n’a pas l’envergure et la folie pour partager la passion dévorante de celle-ci. Quant à Lévine, porte-parole de Tolstoï, il est raisonnable et sensible et correspond à la durée de la passion : Amoureux de Kitty, une jeune aristocrate séduite d’abord par Vronski, il finit tout de même par lui convaincre de l’épouser, ce qui donne lieu à un mariage solide et durable qui vient exprimer la confiance de l’auteur sur la force d’un idéal moral, à l’inverse d’Anna qui bouleverse et scandalise tous les codes moraux et sociaux.

 

Excessive, passionnée et fascinante par son « jusqu’au boutisme » dans ses rapports adultères avec Vronski, Anna se distingue pleinement d’Emma Bovary, la provinciale rêveuse et désenchantée qui se jette dans les bras de plusieurs hommes pour échapper au réel. Bien au contraire, Anna affiche son mépris contre la société qui la stigmatise et n’est pas plus victime de celle-ci que de ses propres élans. Elle donnera toute sa vie à Vronski et cette « passion à la Werther », qu’évoquera la mère de Vronski dans le texte, ne peut s’éteindre qu’avec la mort de cette héroïne russe, authentique, attachante et tellement hors du commun, de sorte qu’à chaque fois qu’on évoque St-Petersbourg, je pense instinctivement à elle.

 

 

28.03.2008

Une banale histoire: Une réflexion sur l'Art


 

Oui, l’histoire est certainement « banale » car elle est axée principalement autour des relations sociales et familiales du narrateur, Nicolaï Stepanovitch, et sur un étrange lien qui l’unit à sa jeune protégée, Katia. Toutefois, cette banalité s’efface devant la méditation profonde que celui-ci nous livre en filigrane sur ces mêmes rapports, sur lui-même et par extension sur la vie culturelle russe. Nicolaï est un vieux professeur faisant partie de l’Intelligentsia russe et qui rédige dans son journal (notre texte) le bilan de sa vie. Dès les premières lignes, il s’auto-désigne à la troisième personne du singulier et dresse son propre portrait à distance. Un bien triste portrait : « Autant mon nom est brillant et beau, autant je suis terne et laid », constate-t-il sur un ton dépréciatif dans une longue tirade auto-dérisoire, dans laquelle il se montre pleinement conscient de ses faiblesses physiques et mentales. Sa situation familiale est tout aussi sombre et triste et il se réfugie ainsi auprès de Katia, jeune fille frivole et espiègle qui finit par s’engager dans une troupe de théâtre, avant d'être désillusionnée par le manque de talent des autres acteurs et plus généralement de l'état lamentable du monde théâtral.

 

Véritable porte-parole de l’auteur dramatique Tchekhov, Nicolaï dresse avec Katia un constat noir de la vie intellectuelle et artistique de la Russie qui lui est contemporaine. Celle-ci préfère abandonner sa carrière artistique et sombrer dans l’oisiveté plutôt que de s'engager dans cette « entreprise provinciale » qu’est la troupe de théâtre et de faire partie de ces tragédiennes qui "s’abaissent à chanter des chansonnettes et les tragiques des couplets l’on se moqu[e] des maris cornus et de la grossesse d’épouses infidèles... " Ce livre est aussi l’occasion pour l’auteur de condamner le manque de créativité des jeunes, dans l’épisode un jeune doctorant, incapable de trouver de façon indépendante un sujet de thèse, demande de l’aide au narrateur indigné. De la même façon, les auteurs russes n'échappent pas au regard critique de l'auteur car selon lui, ils n’ont pas le courage de leurs convictions et s’embourbent dans une écriture fade, limitée, imitatrice, explorant sans cesse des lieux communs et auxquels l’auteur oppose la belle littérature française, plus libre et novatrice.

 

Ainsi, ce livre est un appel à méditer sur l’art et la culture et peut s’appliquer ironiquement au déclinisme français actuel. (Voir l’article de Donald Morrison sur la mort de la culture française et les nombreux ouvrages qui traitent du déclinisme, comme La France qui tombe de Nicolas Baverez). On ne cesse de reprocher à la littérature française d'être passéiste et incapable de se renouveler depuis la mort de Sartre, Malraux, Aron et elle ne s’exporte plus. Certes, la littérature française ne brille plus sur la scène internationale. La saison littéraire 2006-2007 par exemple a vu la publication de 727 livres, dont un tiers seulement a été traduit en Anglais. Mais de là à définir si elle est morte ou pas reste une autre question très épineuse à débattre.