01.04.2008
Les souffrances du jeune Werther: Une passion destructrice

« Quelquefois je ne puis comprendre comment un autre peut l’aimer, ose l’aimer, quand je l’aime si uniquement, si profondément, si pleinement ; quand je ne connais rien, ne sais rien, n’ai rien qu’elle... »
Les souffrances du jeune Werther est probablement la plus belle histoire d’amour écrite en langue allemande, aussi tragique et violente soit-elle. Dans le décor idyllique d’un petit village bourgeois, le jeune héros éponyme s’éprend d’une fille promise à un autre que lui, et le déroulement de cette histoire d’amour "triangulaire" est livré dans une longue correspondance qu’il entretient avec un ami. Composé essentiellement sous forme épistolaire, le récit se focalise principalement sur le point de vue du narrateur – en l'occurrence Werther – malgré l’intrusion d’un narrateur second dans les dernières pages du texte qui se présente comme l’éditeur qui a recueilli l’histoire tragique de Werther. Cette structure épistolaire plus intimiste a l’avantage d’offrir une proximité entre le narrateur et le lecteur et de permettre une meilleure identification aux sentiments qu’éprouve le personnage – ce qui pourrait en partie expliquer l’engouement extraordinaire qu’a suscité ce livre à sa sortie.
Récit profondément émouvant grâce à l’écriture à la fois tendre et passionnée du héros, qui se lance sans cesse dans des longues exaltations mélancoliques (fastidieuses pour certains), il garde néanmoins un caractère transgressif à bien des égards. Il aborde en effet des thèmes tabous liés à la passion destructrice d’un jeune homme envers une femme fiancée (puis mariée) mais contient surtout une apologie du suicide. Celui-ci est décrit, non pas comme une marque de faiblesse et de lâcheté devant l’adversité, mais un acte inévitable dont on est pas responsable lorsque « la nature ne trouve aucune issue pour sortir du labyrinthe des forces déréglées et contradictoires... » Idéologie immorale à l’époque, le narrateur finit néanmoins par l'appliquer à sa propre vie – déclenchant ensuite par phénomène de contagion une vague de suicides auprès des lecteurs et prouvant une fois de plus l’impact immense qu’une fiction peut avoir dans la vie réelle.
L’influence de ce livre s’étend bien plus au delà des lecteurs. Nous ne pouvons pas parler de ce roman sans le situer dans la littérature mondiale, car il peut être considéré (à juste titre) comme le livre qui a fondé le Romantisme, si nous pouvons l’entendre dans le sens médiéval d’un récit chevaleresque. Werther a en effet tous les traits d’un jeune chevalier courtois médiéval, en proie à une passion dévorante face à une femme insaisissable et devient donc le premier modèle du héros romantique de l’histoire littéraire moderne. Soulignons également le rôle prépondérant de la nature dans ce texte : Miroir de l’intériorité de l’âme, elle est tantôt l’alliée du héros, tantôt un « monstre » lorsque qu’advient la désillusion, notion que l’on retrouve dans presque tous les grands textes romantiques, comme La chartreuse de Parme de Stendhal pour ne citer que celui-là. Enfin, l’insistance sur l’intériorité du personnage, l’idéalisation du sentiment amoureux, l’omniprésence de la mélancolie, de même que les nombreuses allusions bibliques et panthéistes et pour finir : la fin transcendante du héros – sont autant d’éléments qui font de ce livre l’un des plus grands textes romantiques de tous les temps.
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05.03.2008
la métamorphose

« Lorsque Gregor Samsa s'éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte. Il reposait sur son dos qui était dur comme une cuirasse, et, en soulevant un peu la tête, il apercevait son ventre bombé, brun, divisé par des arceaux rigides, au sommet duquel la couverture du lit, sur le point de dégringoler tout à fait, ne se maintenait que d'extrême justesse. D'impuissance, ses nombreuses pattes, d'une minceur pitoyable par rapport au volume du reste, papillonnèrent devant ses yeux."
En effet, c’est une mutation en cancrelat qui survient inexplicablement chez Gregor du jour au lendemain, mais qui cruellement n’altère en rien ses facultés mentales et système sensoriel et donc son aptitude à souffrir. Cependant, cette métamorphose n’est pas uniquement physique. Bien que des détails morbides et répugnants nous soient livrés dans le texte sur l’apparence de Gregor, il n’y a pas une insistance réelle sur la dimension fantastique de cette transformation. D’ailleurs, personne, ni même Gregor ne semble véritablement intrigué par cet événement qui tout de même relève du surnaturel. Tout l'intérêt est au contraire porté sur la métamorphose dans les caractères et dans le regard des autres engendrée par la mutation physique du personnage. Par exemple, la soeur de Gregor, seul personnage à compatir avec lui, finit par prendre ses distances peu à peu et déclenche éventuellement sa chute. De la même façon, le père de famille, caractère faible et somnolent au départ prend de la puissance et manque de le tuer. Ainsi, Gregor, tout en évoluant progressivement en une bête horrible et répugnante subit parallèlement la transformation hostile des autres en silence.
Cette nouvelle est frappante par sa valeur allégorique ainsi que toutes les pistes d’interprétation qu’elle nous offre. Elle contient en effet un riche éventail de thèmes liés à la famille, l’affirmation de soi, l’ostracisme et le regard des autres. Il serait également interessant d'analyser les références intertextuels avec Le procès, réquisitoire de Kafka contre son propre père en ce qui concerne les rapports conflictuels entre Gregor et son père. Mais la piste la plus évidente dans ce livre est sans aucun doute une réflexion sur ce qu'entraîne une mise à l’écart qui résulte d'une différence physique dont on est pas responsable et malgré le dégoût que suscite Gregor la bête, on ne peut s'empêcher de compatir avec sa solitude et sa douleur liées au rejet de sa famille - et qui sera la véritable cause de sa perte.
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