08.03.2008
« Que dit la loi ? Tu ne tueras pas ! Comment le dit-elle ? En tuant ! »

« La tête de l’homme du peuple, voilà la question . Cette tête est pleine de germes utiles. Employer pour la faire mûrir et venir à bien ce qu’il y a de plus lumineux et mieux tempéré dans la vertu. Tel a assassiné sur les grandes routes qui, mieux dirigé, eut été le plus excellent serviteur de la cité. Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez la, utilisez la ; vous n’aurez plus besoin de la couper. » (Claude Gueux, 1834)
Déjà en 1829, Victor Hugo affirmait fermement sa position contre la peine de mort dans Le dernier jour d’un condamné, qui, comme l’indique le titre raconte de façon autobiographique les derniers moments d’un homme condamné à la guillotine pour un crime dont on ne connaîtra pas la nature. En effet, l'intérêt n’est pas porté sur les motifs de la condamnation de cet homme, mais sur son impuissance, son désespoir et ses peurs devant la peine de mort, acte démontrée comme abominable et barbare et qui lui prive de rédemption alors qu’il regrette sincèrement son geste. Cinq ans plus tard, l'auteur aborde à nouveau cette question sous une nouvelle perspective dans Claude Gueux. Il ne s’agit plus cette fois-ci d’insister sur l’horreur de la peine capitale elle-même, mais sur les circonstances qui ont conduit l’homme au crime et par conséquent devant l’échafaud.
Véritable plaidoyer politique contre la peine de mort, Victor Hugo fait entendre sa voix plus clairement dans ce livre qui se lit comme une chronique sociale. Le roman retrace le parcours du personnage éponyme, un ouvrier bon, père de famille, mais condamné à cinq ans de prison pour un vol commis pendant un moment d’extrême pauvreté. Le roman se développe principalement autour de ses années en prison, pendant lesquelles il devient la proie du directeur des ateliers, homme « tyrannique, obéissant à ses idées (...), dur plutôt que ferme, ne raisonnant avec personne, pas même avec lui ; bon père, bon mari, sans doute, ce qui est devoir et non vertu ; en un mot, pas méchant, mauvais. » Celui-ci tourmentera Claude psychologiquement sur sa femme, devenue fille publique et sur son fils, dont on n’a plus de nouvelles, et lorsque par pure méchanceté il sépare Claude de son ami, celui-ci décide de le tuer et sera condamné à une peine de mort. Sur un vif et incisif, l’auteur clôt le texte par une longue réflexion sur ce fait divers qui a réellement eu lieu en 1831. Il accuse la société et la Politique de pousser l’homme à l’immoralité et aux crimes et propose des solutions qui passent notamment par l’éducation et la religion.
Oeuvres très actuelles, ces deux romans ont toujours des échos au vingt-et-unième siècle. La barbarie qu’est la peine du mort, acte contre les droits de l’homme, acte qui ne permet pas à l’homme de se racheter est toujours pratiquée dans trop de pays démocratiques et nous sommes tous concernés. Certes, le débat est ouvert en ce qui concerne le problème de la récidivité et des crimes atroces, mais tuer un homme, est-ce la solution ? Que faire des erreurs judiciaires ? La justice n’est qu’une institution humaine après tout, et en tuant un criminel, ne fait-elle pas que se rabaisser à son niveau?
16:41 Publié dans Littérature du 19ème siècle | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : peine de mort, livre, littérature, hugo
24.02.2008
La femme de trente ans: Quelle place pour la passion hors du mariage?

Classé dans les Scènes de la vie privée de la Comédie Humaine, La femme de trente ans est l’un des mélodrames les plus étonnants de Balzac, à la fois dans sa construction et dans les divers thèmes qui le composent, notamment l'impossibilité de la femme de concilier le mariage et la passion au dix-neuvième siècle à cause du poids des lois sociales. La femme de trente ans est également une belle peinture de l'aristocratie sous la Restauration. Julie, le personnage principal de ce roman est emprisonnée dans un mariage et est donc victime de la société de son époque qui ne lui permet pas de s’en libérer et se trouve donc en permanence en conflit avec les lois sociales et les lois du coeur.
Le roman présente le mariage comme un sacrement et un contrat indissoluble. D’ailleurs, à l’époque les mariages étaient imposés et les femmes bénéficiaient de peu de liberté, même dans les milieux les plus ouverts et elles ne pouvaient pas exercer leur libre-arbitre pour divorcer. Toutefois, bien que Julie ne peut s’extraire de son mariage, elle se permet des liaisons extra-conjugales qui ne sont possibles que dans le cadre de la haute société et à condition de sauver les apparences. Victime de la société mais également de ses propres élans passionnels, elle oublie les principes de son éducation et néglige ses obligations familiales, ce qui la pousse à une lente auto-destruction. Amoureuse, elle perd le sens de la mesure et de la prudence, dans cette société de la Restauration qui admet les liaisons des hommes mais pas celles des femmes et qui ne respecte que ceux qui savent dissimuler leur passion.
Concernant la construction de ce roman, il n’a pas d’unité structurale mais se compose par une unité des personnages. Julie, figure centrale du roman, est peinte à travers son comportement, ses rencontres et ses sentiments et est vue à travers les yeux d’autrui ainsi que les jugements que l’auteur porte sur elle. Quant aux autres personnages, ils dépendent tous de Julie elle-même et expriment un aspect d’elle. Par exemple, Hélène, la fille de Julie est située dans les rapports avec sa mère et le curé et la tante de Julie n’existent dans le roman que pour éclairer les problèmes de celle-ci.
Ce récit soulève ainsi des questions qui peuvent être actualisées dans notre société du vingt-et-unième siècle. Bien que les femmes ont certes plus de liberté, les liaisons extra-conjugales posent les mêmes problèmes moraux et ne sont pas admises dans plusieurs sociétés, pour les mêmes raisons décrites dans La femme de trente ans.
14:36 Publié dans Littérature du 19ème siècle | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
23.02.2008
Un hiver à Majorque

George Sand est beaucoup plus célèbre pour ses récits champêtres : La petite fadette, La mare au diable, Francois le Champi que pour ses récits de voyage, notamment Lettres d’un voyageur et Un hiver à Majorque. Dans ce texte autobiographique, elle raconte le voyage qu’elle avait effectué entre 1837 et 1838 dans les Baléares avec ses enfants et Frédéric Chopin, son amant. L’accueil hostile que va leur réserver les Majorquins va profondément blesser la narratrice et c’est sur un ton incisif et accusateur qu’elle règle ses comptes trois années plus tard avec eux dans ce récit de voyage un peu particulier.
Au dix-neuvième siècle, les seuls motifs de déplacement pour les femmes étaient les pèlerinages, les cures de santé ou les grands tours culturels en groupe. Allégoriquement, elles représentent le sphère privé de Pénélope, qui fait et défait une tapisserie à longueur de journée, alors qu’Ulysses parcourt le monde et ce sera d’ailleurs une figure symbolique reprise par des théoriciens féministes des années plus tard. Le code napoléonien rendait aussi le voyage difficile pour les femmes car elles étaient sous l’autorité de leur mari et écrire un récit de voyage était donc tout naturellement considéré comme transgressif, surtout dans le cas de George Sand qui commettait une double effraction : celle de voyager sans son mari et la publication de ses expériences.
Dans Un hiver à Majorque, George Sand écrit au masculin et n’assume pas sa position de voyageuse au féminin, à l’inverse de Flora Tristan par exemple, qui, dans Pérégrinations d’une paria multiplie les textes préfaciels et affiche sa féminité avec provocation. Un hiver à Majorque est également un texte référentiel : Par exemple, elle ne désigne jamais Chopin mais dira : « L’un d’entre nous... » et elle s’abrite derrière les citations des autres auteurs ou scientifiques comme Byron, Rousseau et J.B.Laurens pour conforter ses analyses. Le « je » de la narratrice, bien présent dans le texte est non-énonciatif au départ et s’inscrit dans un retrait. Toutefois, étape par étape, son ton devient de plus en plus critique et incisif envers ce peuple étranger, peu agréable.
Certains passages dans ce roman sont très hilarants, surtout lorsqu’elle s’en prend sans concession aux coutumes des Majorquins, leurs maisons et habitudes. Toutefois, je l’ai trouvé peu tolérante quelque part, car il faut se rappeler que ce peuple n’était pas habitué au tourisme (George Sand était elle-même la première touriste de Majorque) et ceux-ci vivaient à cette époque sous le joug des espagnols qui leur dérobaient leurs richesses, ce qui explique donc leur hostilité aux étrangers. Toutefois, sans entrer dans cette question qui soulève bien des polémiques, à savoir si George Sand était raciste ou pas, ce texte reste l’un des plus accomplis de l’auteur qui nous propose une bonne réflexion sur les récits de voyage au féminin au dix-neuvième siècle.
20:45 Publié dans Littérature du 19ème siècle | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
16.02.2008
Une vie: que personne ne voudrait vivre!

Pessimiste ou réaliste ?
En lisant « Une vie » de Maupassant, il est difficile de rester insensible à cette atmosphère pessimiste qui s’intensifie au fil du roman jusqu’au souffle final de la dernière page. « Une vie », c’est d’abord une vie de femme, que personne ne voudrait vivre, car elle n’est faite que d’une succession interminable de malheurs, de désillusions et de souffrances au pluriel qui s’exercent sans répit sur une durée de plusieurs années. L’auteur convoque chez nous une véritable empathie vis-à-vis de son personnage principal, Jeanne, et comme elle, nous perdons espoir dans un monde hostile qui s’effrite progressivement tout en détruisant la moindre illusion.
Jeanne, comme toutes les jeunes filles de son âge rêve avec une candeur puérile à une vie épanouie, à des voyages et surtout à l’amour dont elle idéalise suivant des modèles romanesques. Mais elle est subitement happée dans un monde cruel mais bien réel après un mariage précoce qui sera l’amorce d’une lente descente aux enfers. Trahie par son mari, sa bonne, son amie et finalement par son fils, elle vit avec la fatalité des « orientaux » sa vie bafouée et devient une figure de soumission dans une société dans laquelle le rôle de la femme, en occurrence la femme aristocrate est amoindri à une fonction purement domestique et passive et elle ne peut se révolter contre les iniquités quotidiennes. Elle ne peut gérer l’argent, qui pourtant lui revient de droit. Rappelons-nous notamment l’épisode du retour de voyages de noces pendant lequel Julien réclame froidement l’argent de Jeanne et celle-ci s’y résigne. Aussi, elle est appelée à pardonner l’infidélité de son mari comme une chose naturelle et admise dans la société.
Le portrait que dresse Maupassant de la femme du dix-neuvième siècle est donc profondément empreint de réalisme, même si le ton reste pessimiste, car il reflète la société d'une époque marquée par le Code Civil et qui d’ailleurs trouve toujours des résonances dans le présent, avec la question de l’inégalité des sexes. Comme pour La femme de trente ans de Balzac, ou encore Madame Bovary de Flaubert, le mariage est décrit comme un gouffre béant de souffrances morales, mais à l’inverse de Julie et d’Emma Bovary, Jeanne apparait comme l’anti-héroine passive d'un roman dans lequel l'évasion n'est possible que par le rêve, les illusions et les souvenirs d'une jeunesse perdue ainsi que quelques joies furtives et passagères.
Fort heureusement, le roman échappe à une « surenchère » dans la description des malheurs de Jeanne. Alors que j’étais persuadée que la seule délivrance de la vie pour le personnage serait l’inévitable mort, l’auteur nous surprend grâce à une note positive qui clôt le roman et qui nous libère de cette désolation qui nous accompagne souvent en lisant des romans sombres et tristes. Comme Rosalie, la bonne autrefois traître, on ne peut qu'être d’accord avec cette vision de la vie, qui « n’est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit ».
10:50 Publié dans Littérature du 19ème siècle | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, maupassant, littérature


