15.04.2008

Paul et Virginie: L'échec d'une utopie

 

« C’est pour toi que je pars,... pour toi que j’ai vu chaque jour courbé par le travail pour nourrir deux familles infirmes. Si je me suis prêtée à l’occasion de devenir riche, c’est pour te rendre mille fois le bien que tu nous a fait. (...) ô Paul ! ô Paul ! tu m’es beaucoup plus cher qu’un frère ! Combien m’en a-t-il coûté pour te repousser loin de moi ! Je voulais que tu m’aidasses à me séparer de moi-même, jusqu’à ce que le ciel pût bénir notre union. Maintenant, je reste, je pars, je vis, je meurs : fais de moi ce que tu veux. Fille sans vertu ! j’ai pu résister à tes caresses, et je ne peux soutenir ta douleur ! »


Paul et Virginie est l'une de ces légendes intemporelles qui existent indépendemment du livre et de son auteur, et dont la portée mythique a tout simplement éclipsé la valeur purement littéraire. Mais il est  tout à fait intéressant de se plonger dans le texte écrit, malgré le risque qu'on a d’être déçu, surtout quand on a une idée préconçue sur la légende avant même de connaître le livre.


Parlons donc du texte lui-même. L'amour est certes le pivot de ce livre, mais pas que. Paul et Virginie est avant tout l'exaltation nostalgique d’un paradis perdu, qui se présente sous la forme d’un lieu utopique, mais bien réel: l’île de France (île Maurice), qui est le cadre propice et idéal aux amours de Paul et Virginie. Ceux-ci ont échappé aux maux et à la décadence de la civilisation européenne en grandissant aux côtés de leurs mères au milieu de la forêt tropicale et sauvage, lieu d’utopie par excellence qui inspire en eux les sentiments les plus nobles et vertueux.


L’auteur reprend ainsi la théorie de Rousseau selon laquelle l’homme ne trouve le bonheur que dans un état de nature, loin de la corruption des sociétés et de la Politique. En effet, dans une écriture pastorale, tendre et lyrique qui exalte longuement la nature et les paysages, l’auteur valorise le mode de vie simple et l’autosuffisance dont fait preuve la petite famille de Paul et de Virginie, qui vit recluse parmi les rochers d’une montagne. Toutefois, le désir d’assurer un avenir pour Paul et Virginie pousse la mère de celle-ci à l’envoyer en France pour parfaire son éducation et hériter de la fortune de sa tante, ce qui entraînera inévitablement l'échec de l'utopie et la séparation fatale des amoureux dans une scène assez douloureuse qui n'est pas sans nous rappeler celle de Tristan et Iseut séparée par les eaux de la mer.


Enorme succès à l’époque, il existe toute une iconographie et de peintures qui enrichissent la légende de Paul et Virginie. Mais surtout, ce livre a pris une dimension mythique, voire identitaire à  l’île Maurice,  là où certains endroits sont devenus le symbole de la triste fin (fictive certes) de ces deux amoureux comme Cap Malheureux ou la Baie du Tombeau.

 


 

 

20.02.2008

Le discours sur l'inégalité

 

Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes est la réponse de Rousseau à une question de l’académie de Dijon : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la Loy naturelle ? »  En 1755, Rousseau développera ses principes dans cet essai qui deviendra son premier grand texte philosophique et l’un des livres fondateurs de la démocratie.

 

Il y expose la thèse selon laquelle la différence naturelle des hommes n'explique en rien leur inégalité sociale, mais c'est l'Histoire qui les rend inégaux. Pour le démontrer, il nous décrit deux états de l’homme : Dans une première partie du discours, il représente celui-ci dans son état d’origine et le caractérise essentiellement par sa solitude naturelle, son autosuffisance et la simplicité de son mode de vie dans un milieu sauvage : «Je le vois se rassasiant sous un chesne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, et  voilà ses besoins satisfaits ». Dans la deuxième partie en revanche, il démontre les évolutions lentes et successives qui au fil du temps ont extrait l’homme de cette première condition et l’ont projeté dans un état dénaturé et dissemblable à ce que la nature lui imposait d’être.

 

Le discours sur l’origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes est donc un véritable essai philosophique, anthropologique mais surtout une critique virulente de la Politique, née selon lui avec la notion de propriété. « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » L’auteur, en faveur d’une République, fustige les pouvoirs totalitaires, les corruptions et les dirigeants qui sont au dessus des lois, tout en démontrant fermement que les inégalités ne trouvent pas leur cause et origine dans la Nature, mais dans la société que l’homme a créée en abandonnant son état premier.

 

Ainsi, on peut tout naturellement se poser la question suivante : Pour enrayer les inégalités, faut-il que l’homme revienne à son état de nature ? L’auteur ne propose pas de solutions dans ce texte mais il faut poursuivre avec la lecture Du contrat social, autre grand essai philosophique de Rousseau en 1762, dans lequel celui-ci poursuit ses conceptions politiques et montre comment l’homme dénaturé, social ou civil peut obtenir la liberté dans la société en renonçant à ses droits naturels - et ce qu’il appellera son pacte social.