25.02.2009
Lorsque la violence se conjugue avec l'amour...

Enterrez-moi sous le carrelage (Les Allusifs, 2009) est la première création littéraire du réalisateur et scénariste russe Pavel Sanaïev. Dans une verve tragi-comique, il nous livre le récit burlesque et bouleversant d’une famille typiquement russe, mais pas si ordinaire qu’elle le paraît.
Sacha Savéliev, notre jeune narrateur de 10 ans, souhaite être enterré sous le carrelage quand il mourra. Il pourra ainsi échapper aux vers et à l’obscurité, et pourra regarder sa mère depuis une fente autant qu’il le voudra. Drôle d’idée pour un petit garçon de son âge ! Mais celui-ci est persuadé qu’il pourrira à seize ans à cause de sa santé précaire. C’est en tout cas ce que lui répète sa grand-mère parmi les autres insultes, cris et imprécations qu’elle profère inlassablement à son encontre, telle une vieille Anna Karénine déjantée.
Avec beaucoup de naïveté et de sincérité, le petit Sacha nous décrit des petites saynètes de sa vie quotidienne, où il est toujours question de la figure dominante de sa grand-mère. Celle-ci tente en vain d’effacer l’amour qu’il ressent pour sa mère (de qui il est séparé depuis des années), et elle lui impose par ailleurs des règles lourdes et absurdes qui le privent des joies ordinaires d’un enfant de son âge : Il doit sans cesse avaler toutes sortes de médicaments, n’a pas le droit de suer, porte tout le temps des collants, etc.
Toutefois, alors même que nous commençons à compatir avec la frustration et les malheurs de notre jeune héros, voilà que l’auteur retourne la situation et nous dévoile l’autre facette de sa grand-mère qui jusque-là nous est apparue étouffante et possessive. On découvre l’histoire tragique de cette femme blessée, endurcie par les désillusions de sa vie et qui n’a qu’une raison de vivre : son petit Sacha. Nous comprenons alors que ses cris, ses insultes et ses menaces ne sont rien d’autre qu’un grand cri d’amour pour ce petit-fils qu’elle protège tant. Même si elle est loin de représenter une grand-mère modèle, nous ne pouvons que l’admirer dans son abnégation pour son petit-fils et compatir avec sa folie maladive. Mais réussira-t-elle à gagner ainsi l’amour de Sacha, qui ne vit que dans l’espoir de revoir sa mère ? Voilà la douloureuse problématique de ce roman.
Enterrez-moi sous le carrelage est une belle exploration de la complexité de l’âme humaine, qui peut aimer autant qu’elle est capable de faire souffrir. Avec ce livre, Pavel Sanaïev reste fidèle à ce brin de folie qui caractérise la littérature russe, faite de récits tragi-comiques et de personnages burlesques et émouvants. À travers le personnage de cette grand-mère étouffante et vociférante, mais incroyablement dévouée pour son petit-fils, l'auteur nous montre que la violence n’est après tout qu’une des nombreuses expressions de l’amour.
Extrait :
Vous savez, Véra Pétrovna, quand j'ai fini de lui faire prendre son bain, je n'ai plus la force de vider la baignoire et je me lave dans la même eau. (…) Je sais que lorsque j'y entre après lui, cette eau est comme un ruisseau qui coule sur mon âme. Je pourrais la boire cette eau! Il n'y a personne que j'aime ou que j'ai aimé autant que lui! C'est un petit imbécile qui s'imagine que sa mère l'aime encore plus, mais comment pourrait-elle l'aimer plus, dès l'instant qu'elle n'a pas autant souffert pour lui? Une fois par mois, elle lui apporte un jouet: est-ce que c'est de l'amour, ça? Moi, je respire par lui, je ressens par ses sentiments! (page 183)
19:39 Publié dans Assises Internationales du Roman 2009, littérature contemporaine, Littérature russe | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : livre, littérature, pavel sanaïev, villa gillet
19.02.2009
Un hôpital pas comme les autres

Toby Litt est un écrivain britannique né en 1968 à Bedford. Merveilleusement inventif et audacieux, il ne cesse de nous impressionner en renouvelant le style, le genre et le décor de chaque nouveau roman. Un hôpital d’enfer (Phébus, 2008), son dernier livre traduit en français nous offre une vision surréaliste du monde hospitalier, avec ses personnages déjantés et une intrigue diaboliquement haletante. Vous l’aurez compris : il ne s’agit pas d’un simple récit de la vie à l’hôpital.
Pourtant, tout commence plutôt bien, dans une ambiance très « Urgences ». Nous découvrons l’histoire d’amour platonique d’une infirmière, des rivalités entre collègues, et des micro histoires sur les patients qui n’ont rien de surprenant. Toutefois, au fur et à mesure que la narration progresse, les masques commencent à tomber : certains médecins se révèlent être des satanistes, les infirmières nymphomanes, les brancardiers adeptes du vaudou etc. Après une séance de messe noire, célébrée en même temps qu’un rite vaudou, des événements étranges se produisent et plongent l’hôpital dans un chaos. Un épais brouillard encercle le bâtiment, des patients guérissent miraculeusement et des morts ressuscitent. Toby Litt pousse même cette fantaisie un peu plus loin : La viande mangée plus tôt s’extirpe des côtes brisées pour se transformer en vaches, poulets, cochons (voire chiens et chats). De la même manière, les organes exposés dans les bocaux de la morgue reprennent leur forme d'origine, à l’instar de tout autre organisme capable de contenir la vie...
De rebondissements en rebondissements, Toby Litt nous entraîne ainsi dans une langue simple, fluide qui tranche avec la richesse allégorique de son histoire. Que ce soit les noms des personnages (le sinistre médecin légiste Dexter Von Sinistre; Honey Hopeful, la sage-femme qui apporte de l’espoir, etc.) ou chaque événement du récit, tout a un double signification. Toujours dans cette même perspective d’élargir le sens du livre, l’auteur maintient un suspense interminable tout au long du roman, qui se prolonge même après la lecture. En effet, les interprétations du récit et de son dénouement sont multiples, et il appartient au lecteur de les déchiffrer.
S’agit-il des déboires de la National Health Service ? Ou le rêve d’un des patients dans le coma (comme nous le suggère le sous-titre du livre en anglais « a dream vision ») ? Ou est-ce tout simplement notre propre cauchemar que nous visualisons en lisant ce roman ? ( je m'adresse là à tous ceux qui ont une phobie de l’hôpital comme moi). En tout cas, après avoir lu ce livre d'enfer, vous ne revisiterez plus l’hôpital de la même manière !
Extrait:
Steele se pencha pour regarder sous le brouillard fantôme – et tomba sur la chose la plus grotesque qu’il ait jamais vue de sa vie. Incapable, pour quelque raison, de se déplacer normalement, un pas après l’autre, la femme se tenait le dos arqué, à quatre pattes, comme quelqu’un qui tricherait en dansant au Limbo, en s’appuyant sur le dos. Son ventre toujours énorme pointait vers le plafond, tout secoué de coups, comme la carapace d’une tortue géante de Galapagos. Elle était nue, des veines bleues parcouraient sa peau comme la moisissure d’un fromage de Stilton, et ses longs cheveux balayaient le sol derrière elle telle une queue. Mais, plus étrange encore, la tête du bébé à demi né sortait d’entre ses cuisses – les yeux grands ouverts, regardant droit devant lui ; il évoquait un conducteur de tank...
16:05 Publié dans Assises Internationales du Roman 2009, Littérature anglaise, littérature contemporaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : toby litt, villa gillet


