08.04.2008
La chute

La chute se lit comme un long monologue adressé par le personnage Jean-Baptiste Clamence à un interlocuteur qui reste en retrait tout au long de l’histoire. Celui-ci sera néanmoins identifié à la fin du roman, mais en tant que lecteur il est assez amusant de se sentir interpellé constamment par le personnage. On pourrait peut-être considérer qu’il s’adresse au lecteur lui-même. Jean-Baptiste Clamence se confesse pendant cinq journées sur la vie qu’il a menée : celle d’un brillant avocat à Paris qui a fini par sombrer dans la débauche avant de s’installer à Amsterdam, lieu qui symbolise l’enfer et la platitude par opposition à Paris. Cette décadence a été déclenchée le soir où il a été témoin du suicide d’une jeune femme dans la Seine, et il n’a eu ni le réflexe de se jeter à l’eau pour la sauver, ni le bon sens de prévenir quelqu’un.
La chute fait donc référence au sens concret de la chute de cette jeune femme dans la Seine, mais renvoie aussi de manière figurée à une chute morale du narrateur depuis cet incident, et au bouleversement qu’il a entraîné progressivement dans son existence. Si j’ai évoqué ce roman comme un « long monologue » un peu plus haut, ce n’est pas un hasard ,car même si ce livre est un roman, on peut néanmoins discerner des parallèles assez remarquables avec le genre théâtral. En effet, outre la forme discursive du roman rendue grâce à un « je » omniprésent, et des indications temporelles et spatiales qui fonctionnent comme des didascalies, le texte est également découpé en cinq journées, à l’instar de la structure canonique en cinq actes d’une pièce de théâtre. La première journée correspond dans ce cas à une scène d’exposition dans laquelle Jean-Baptiste Clamence se présente au lecteur et le point culminant du récit, c’est-à-dire le suicide de la jeune femme coïncide à la troisième journée du narrateur, dont l’acte trois : l’acmé dans la structure pyramidale d’une pièce de théâtre. (exposition – développement de l’intrigue - acmé – resserrement de l’intrigue - chute/ dénouement.)
A travers ce long monologue du narrateur se dégage une interrogation sur la vie et les relations humaines. Les nombreuses réflexions très profondes du personnage dépassent le simple cadre narratif et lui donnent l’allure d’une oeuvre philosophique à part entière. Jean-Baptiste Clamence se définit comme un « juge-pénitencier » à Amsterdam au début du texte, mais nous apprenons à la fin que ce métier consiste à se juger soi-même avant de pouvoir juger les autres et il s’agit donc d’une constante remise-en-question de soi-même et une réflexion tournée vers les autres. Ainsi, sa « chute », déclenchée par le suicide de la jeune femme aura pour le moins un effet positif dans sa vie : elle ne fera que l’extirper d’une vie idéale mais terriblement artificielle pour le plonger dans une déchéance qui néanmoins le rendra lucide en lui ouvrant les yeux.
« O jeune fille, jette-toi encore dans l’eau pour que j’aie une seconde fois la chance de nous sauver tous les deux ! » Une seconde fois, hein, quelle imprudence ! Supposez, cher maître, qu’on nous prenne au mot ? Il faudrait s’exécuter. Brr... ! l’eau est si froide ! Mais rassurons-nous ! Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement !
14:01 Publié dans Littérature du 20ème siècle | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : livre



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Commentaires
Très fine analyse littéraire, vous êtes vraiment douée, car décrire ce monument de la littérature qu'est "la chute" n'est pas facile...
J’ai trouvé ce livre très dérangeant : L’égoïsme et le coté pédant de cet avocat est effroyable et inquiétant tout le long du roman, mais son verbe, le rend "sympathique", voire attachant, alors qu'il n'est qu'un lâche à demi-pénitent.
En fait je trouve que ce roman, est un livre sur « l’égoïsme », on a l’impression que cet avocat ne cherche qu’à soulager sa conscience qui le poursuit dans un rire malsain après avoir été confronter à sa propre lâcheté.
Clamence est un beau parleur qui ne parle que de lui, sa chute montre que l’on n’est jamais à l’abri de sa part d’ombre.
Il faut conseiller cette lecture à tous les gens qui s’épanouissent dans l’autosatisfaction et dieu sait qu’ils sont nombreux, à étaler dans les médias leur réussite, leur recette du bonheur, la vanité est au pouvoir ! et Camus l’a très bien décris dans « La chute ».
Bonne continuation
Ben.
Ecrit par : BEN | 21.04.2008
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