27.02.2008
Hedda Gabler: héroine moderne

Si comme moi vous êtes passionnés par le théâtre, à la fois le théâtre visuel ou écrit, alors vous ne pouvez pas passer à côté de ce génie de la littérature norvégienne qu’est Henrik Ibsen. Auteur entre autres de La maison de poupée, de Peer Gynt et de Hedda Gabler, ce dramaturge a révolutionné le monde du théâtre grâce à son style dramatique et les diverses thématiques qu’il aborde dans ses oeuvres . Inventeur du théâtre moderne, il a inspiré bon nombre d’écrivains à travers le monde, et pas des moindres : Sartre, Arthur Miller, Tenessee Williams portent tous la marque d’Ibsen, qui malgré sa langue peu connue (Norvégien), est parvenu à s’imposer en Europe au dix-neuvième siècle comme celui qui a rompu avec la tradition romantique et a instauré le réalisme dans les pièces de théâtre.
Hedda Gabler est une pièce profondément réaliste, à la fois dans les personnages, le langage et le décor. Ibsen est très sensible au dernier, d’ailleurs dès la scène d’exposition, une trentaine de lignes est consacrée à une description détaillée du décor. Les personnages sont également dépeints avec beaucoup de précision : leurs habits, leur physionomie, l’expression de leur visage, rien n’est laissé au hasard. Quant au langage, il s’agit de le rendre le plus vraisemblable possible grâce à une prose simple, courante et dépourvue d’effets de style qui peuvent nuire au réalisme. D’ailleurs, pour appuyer davantage ce souci de vraisemblance, l’auteur dynamise les dialogues des personnages grâce à de nombreux apartés. Et ça marche ! A la lecture de la pièce, celui-ci réussit parfaitement à convoquer notre imagination pour visualiser la pièce et nous pouvons tout à fait nous représenter les scènes et les personnages à l’esprit.
En ce qui concerne l'intrigue, elle tourne autour du personnage éponyme de ce drame: Hedda. Emprisonnée dans un mariage qu’elle a choisi elle-même pour sécuriser son avenir, elle refuse toutefois de s’intégrer dans la famille de son mari et s’amuse à se moquer des tantes de celui-ci, qui pourtant ont fourni une importante caution au couple grâce à leurs rentes. Constamment ennuyée par la vie, elle trouve une façon de l’animer lorsqu’elle rencontre à nouveau son ancien amant, Lovborg, mais assoiffée de vengeance, elle provoque indirectement la mort de celui-ci, avant de prendre conscience de ses actions et de sa vie médiocre. Bien plus qu’un personnage, Hedda incarne à la fois une figure féministe de révolte, une femme victime de la société ou encore, une femme manipulatrice et machiavélique, le mal en personne, selon les critiques de l’époque. Mais elle est aussi la figure emblématique du théâtre moderne, un grand personnage féminin, au même titre qu’Antigone, ou Andromaque.
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25.02.2008
Le vieil homme et la mer

Étonnant de voir comment un livre aussi petit peut avoir une force expressive aussi vaste. Hemingway, en jouant sur le minimalisme, dans un univers renfermé qui se limite à une barque, un vieil homme, un espadon et l’immensité de la mer, parvient tout de même à peindre la condition humaine avec un réalisme époustouflant. Le vieil homme et la mer a une intrigue infiniment simple mais contient des thèmes très variés et complexes comme l’humilité, la force de l’homme, la quête de soi et le sens de la vie entre autres, et elle est racontée par un narrateur extra-diégétique qui toutefois laisse une large place à la parole et aux monologues du vieil homme. Il s’agit de l’histoire de Santiago, vieux pêcheur qui, las d'être traité de Salao, c’est-à-dire de malchanceux à cause de ses pêches infructueuses, décide de prendre le large et capture pour la première fois de sa vie un énorme espadon, et le récit se construit autour du duel entre le poisson et l’homme pendant ses longues journées en mer jusqu’à son retour final.
Ce roman a également une grande force symbolique. La mer par exemple est présentée comme une amie et incarne en quelque sorte la vie elle-même. Elle est peuplée de toutes sortes de créatures, des plus petites au plus immenses, des plus affectueux aux plus dangereux. Elle fait surgir des sentiments contradictoires : amour, haine, lassitude, de sorte que tantôt le pêcheur considère l’espadon comme un adversaire et tantôt comme un frère avec lequel il sympathise. Les requins quant à eux représentent les dangers de la vie, contre lesquels le pêcheur luttera sans relâche jusqu’à la fin avec un surprenant optimisme.
Formidable leçon de vie, Le vieil homme et la mer nous apprend à aimer la vie et nous aide à prendre conscience de la force qui existe en nous. Belle phrase à retenir qui résume le livre et nous éclaire sur le sens de notre vie: « Un homme, ça peut-être détruit, mais pas vaincu. »
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24.02.2008
La femme de trente ans: Quelle place pour la passion hors du mariage?

Classé dans les Scènes de la vie privée de la Comédie Humaine, La femme de trente ans est l’un des mélodrames les plus étonnants de Balzac, à la fois dans sa construction et dans les divers thèmes qui le composent, notamment l'impossibilité de la femme de concilier le mariage et la passion au dix-neuvième siècle à cause du poids des lois sociales. La femme de trente ans est également une belle peinture de l'aristocratie sous la Restauration. Julie, le personnage principal de ce roman est emprisonnée dans un mariage et est donc victime de la société de son époque qui ne lui permet pas de s’en libérer et se trouve donc en permanence en conflit avec les lois sociales et les lois du coeur.
Le roman présente le mariage comme un sacrement et un contrat indissoluble. D’ailleurs, à l’époque les mariages étaient imposés et les femmes bénéficiaient de peu de liberté, même dans les milieux les plus ouverts et elles ne pouvaient pas exercer leur libre-arbitre pour divorcer. Toutefois, bien que Julie ne peut s’extraire de son mariage, elle se permet des liaisons extra-conjugales qui ne sont possibles que dans le cadre de la haute société et à condition de sauver les apparences. Victime de la société mais également de ses propres élans passionnels, elle oublie les principes de son éducation et néglige ses obligations familiales, ce qui la pousse à une lente auto-destruction. Amoureuse, elle perd le sens de la mesure et de la prudence, dans cette société de la Restauration qui admet les liaisons des hommes mais pas celles des femmes et qui ne respecte que ceux qui savent dissimuler leur passion.
Concernant la construction de ce roman, il n’a pas d’unité structurale mais se compose par une unité des personnages. Julie, figure centrale du roman, est peinte à travers son comportement, ses rencontres et ses sentiments et est vue à travers les yeux d’autrui ainsi que les jugements que l’auteur porte sur elle. Quant aux autres personnages, ils dépendent tous de Julie elle-même et expriment un aspect d’elle. Par exemple, Hélène, la fille de Julie est située dans les rapports avec sa mère et le curé et la tante de Julie n’existent dans le roman que pour éclairer les problèmes de celle-ci.
Ce récit soulève ainsi des questions qui peuvent être actualisées dans notre société du vingt-et-unième siècle. Bien que les femmes ont certes plus de liberté, les liaisons extra-conjugales posent les mêmes problèmes moraux et ne sont pas admises dans plusieurs sociétés, pour les mêmes raisons décrites dans La femme de trente ans.
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23.02.2008
Un hiver à Majorque

George Sand est beaucoup plus célèbre pour ses récits champêtres : La petite fadette, La mare au diable, Francois le Champi que pour ses récits de voyage, notamment Lettres d’un voyageur et Un hiver à Majorque. Dans ce texte autobiographique, elle raconte le voyage qu’elle avait effectué entre 1837 et 1838 dans les Baléares avec ses enfants et Frédéric Chopin, son amant. L’accueil hostile que va leur réserver les Majorquins va profondément blesser la narratrice et c’est sur un ton incisif et accusateur qu’elle règle ses comptes trois années plus tard avec eux dans ce récit de voyage un peu particulier.
Au dix-neuvième siècle, les seuls motifs de déplacement pour les femmes étaient les pèlerinages, les cures de santé ou les grands tours culturels en groupe. Allégoriquement, elles représentent le sphère privé de Pénélope, qui fait et défait une tapisserie à longueur de journée, alors qu’Ulysses parcourt le monde et ce sera d’ailleurs une figure symbolique reprise par des théoriciens féministes des années plus tard. Le code napoléonien rendait aussi le voyage difficile pour les femmes car elles étaient sous l’autorité de leur mari et écrire un récit de voyage était donc tout naturellement considéré comme transgressif, surtout dans le cas de George Sand qui commettait une double effraction : celle de voyager sans son mari et la publication de ses expériences.
Dans Un hiver à Majorque, George Sand écrit au masculin et n’assume pas sa position de voyageuse au féminin, à l’inverse de Flora Tristan par exemple, qui, dans Pérégrinations d’une paria multiplie les textes préfaciels et affiche sa féminité avec provocation. Un hiver à Majorque est également un texte référentiel : Par exemple, elle ne désigne jamais Chopin mais dira : « L’un d’entre nous... » et elle s’abrite derrière les citations des autres auteurs ou scientifiques comme Byron, Rousseau et J.B.Laurens pour conforter ses analyses. Le « je » de la narratrice, bien présent dans le texte est non-énonciatif au départ et s’inscrit dans un retrait. Toutefois, étape par étape, son ton devient de plus en plus critique et incisif envers ce peuple étranger, peu agréable.
Certains passages dans ce roman sont très hilarants, surtout lorsqu’elle s’en prend sans concession aux coutumes des Majorquins, leurs maisons et habitudes. Toutefois, je l’ai trouvé peu tolérante quelque part, car il faut se rappeler que ce peuple n’était pas habitué au tourisme (George Sand était elle-même la première touriste de Majorque) et ceux-ci vivaient à cette époque sous le joug des espagnols qui leur dérobaient leurs richesses, ce qui explique donc leur hostilité aux étrangers. Toutefois, sans entrer dans cette question qui soulève bien des polémiques, à savoir si George Sand était raciste ou pas, ce texte reste l’un des plus accomplis de l’auteur qui nous propose une bonne réflexion sur les récits de voyage au féminin au dix-neuvième siècle.
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22.02.2008
Ida: La chute d'une étoile

Ce recueil d’une centaine de pages est composé de deux nouvelles : Ida et La comédie bourgeoise, dans lequel Irène Nemirovsky nous offre un tableau de comparaison de deux femmes aux destins tragiques: Ida, la femme émancipée et son antithèse, Madeleine, l’épouse soumise qui incarne une autre figure féminine dans un contexte social différent.
Ida, c’est un univers de glamour, de strass et de paillettes comme le représente si parfaitement cette magnifique page de couverture. Mais c’est aussi l’histoire d’une femme célèbre et coriace, bercée d’illusions qui refuse de quitter la scène malgré ses soixante ans, car c’est une façon pour elle de résister à la fuite irrévocable du temps. Le récit retrace ses dernières années au Music Hall, ou elle doit lutter pour préserver son aura légendaire. Toutefois, à cet âge, tout n’est pas possible. Le fard, les maquillages, le véronal ne suffisent pas pour masquer ses faiblesses. Le passé d’Ida surgit fréquemment dans son présent et on apprend ainsi le destin tragique de cette femme incomprise, qui tout en étant entourée d’amants ne connaîtra jamais l’amour : « Mon argent, mes bijoux, mes émeraudes (...) Je suis Ida Sconin, reine du music-hall...(Reine ? ... Mais aussi seule et abandonnée qu’autrefois...) » se dit-elle pour résumer sa vie restée incomplète. Figure de la femme émancipée du vingtième siècle, elle incarne aussi une héroïne moderne qui lutte contre ses adversaires et les forces du temps, et est donc à l’antipode de Madeleine, personnage central de La comédie bourgeoise, une nouvelle qui prend un ton et un style différent.
La comédie bourgeoise s’étale sur une durée de plusieurs années et raconte la vie de Madeleine, bourgeoise soumise et stoïque, emprisonnée dans sa cellule familiale et les conventions et qui ne se révolte jamais contre sa condition de femme bafouée et trompée. Mariée très jeune à un étranger, elle ressemble quelque part à Jeanne, l'anti-héroïne dans Une vie de Maupassant qui subit le temps et les événements avec indifférence. Elle laisse d’ailleurs passer la seule opportunité de s’évader de cet univers et ne connaîtra jamais le monde qui existe au delà de sa province. Le ton de cette nouvelle est assez fade et monotone, car nous restons dans une narration plate, dépourvue de réflexions, à l’inverse d’Ida, bien que le rythme soit très rapide (trop peut-être?). Mais la lecture de La comédie bourgeoise est néanmoins indispensable pour faire le contraste entre ces deux femmes et aussi de faire ressortir les particularités de chacune d’elles.
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21.02.2008
Calaferte: La colère en Littérature
La colère est une notion psychologique, philosophique, phénoménologique et il existe une véritable illiade de la colère en Littérature du vingtième siècle avec de nombreux auteurs comme Paul Nizan, et son procès contre la fabrique des intellectuels dans Aden Arabie ; Antonin Artaud et sa haine de l’origine et de soi dans Pour en finir avec le jugement de Dieu ; Bernanos et sa rhétorique de la colère politique et morale dans Les enfants humiliés ou encore Calaferte, qui est l’un des écrivains qui toute sa vie a écrit sous l’empire de la colère. Son écriture crue, violente et sans concession dépasse tous les codes formels de la littérature, ce qui fait de lui un des écrivains décalés que je préfère le plus dans mon panthéon littéraire.
Requiem des Innocents, le premier grand succès de Calaferte en 1952 est avant tout l'expression d'une colère éruptive contre le cycle infernal de la misère, l'exclusion et qui transparaît dans chaque mot de l'auteur. Sous l’allure d’une autobiographie, il raconte les années de son enfance dans un quartier misérable de Lyon : « la Zone », un lieu de non-droit qui échappe à tout contrôle et ou le crime, la corruption et les bas instincts font partie du paysage quotidien des habitants. Malgré un « Je » autobiographique omniprésent dans le texte et que le narrateur se désigne lui-même comme « Calaferte », il s’agit paradoxalement d’une fiction, bien que les portraits que dresse l’auteur des personnages soient saisissants et empreints de réalisme.

Dans c’est la guerre, les événements de la seconde guerre mondiale sont filtrés à travers le regard d’un enfant de onze ans qui raconte les souvenirs de cette époque avec naïveté dans les premières pages, puis avec plus de lucidité au fur et à mesure qu’on avance dans le temps et dans le texte. Ce roman progresse de façon chronologique et historique : l’incipit commence avec l’Occupation et nous avons toutes les étapes successives jusqu’à la libération par les Américains dans l’excipit. Toutefois, ce texte n’obéit pas aux règles de composition d’un roman, car au lieu d’une segmentation habituelle en chapitre, des petits fragments de texte se juxtaposent comme des tableaux visuels et peuvent être constitués d’une ligne ou alors de plusieurs pages, ce qui facilite réellement la lecture. L’auteur insiste sur des mots, des phrases, les répète, les oublie puis les reprend à nouveau pour leur donner plus de force expressive dans le texte,et surtout pour choquer. La colère est omniprésente, colère contre ceux qui ont collaboré avec cette guerre, mais colère aussi contre les institutions, la corruption et l’indifférence des gens.
Sur un thème plus léger, La mécanique des femmes respecte la même structure que C’est la guerre, mais aborde un thème plus tabou : la sexualité des femmes. Ici, une cinquantaine d’entre elles : jeunes filles, femmes mariées, prostituées entre autres racontent leurs fantasmes et leur sexualité sans pudeur ni retenue. Toutefois, bien que ce soit les femmes qui prennent la parole dans ce livre, on peut s’interroger sur le sens qu’il a, car s’agit-il réellement des fantasmes des femmes ou alors une projection des ceux de Calaferte lui-même, car les mêmes désirs et les mêmes pratiques se répètent de page en page presque comme une obsession de l’auteur.

Pour finir, j’ai choisi cet extrait archi culte de C’est la guerre, qui selon moi caractérise le plus le ton et le style de son écriture :
« Une jeune femme marche dans la rue .
Une traction avant noire s'arrête à sa hauteur.
Deux hommes en manteaux de cuir marron et en chapeaux sombres bondissent de la traction avant noire.
Un homme ceinture la jeune femme et lui bâillonne la bouche d’une main.
La jeune femme se débat.
Il la jette dans la traction avant noire.
Les portières claquent.
La traction avant noire démarre.
Les passants passent. »
15:21 Publié dans Littérature du 20ème siècle | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
20.02.2008
Le discours sur l'inégalité

Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes est la réponse de Rousseau à une question de l’académie de Dijon : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la Loy naturelle ? » En 1755, Rousseau développera ses principes dans cet essai qui deviendra son premier grand texte philosophique et l’un des livres fondateurs de la démocratie.
Il y expose la thèse selon laquelle la différence naturelle des hommes n'explique en rien leur inégalité sociale, mais c'est l'Histoire qui les rend inégaux. Pour le démontrer, il nous décrit deux états de l’homme : Dans une première partie du discours, il représente celui-ci dans son état d’origine et le caractérise essentiellement par sa solitude naturelle, son autosuffisance et la simplicité de son mode de vie dans un milieu sauvage : «Je le vois se rassasiant sous un chesne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, et voilà ses besoins satisfaits ». Dans la deuxième partie en revanche, il démontre les évolutions lentes et successives qui au fil du temps ont extrait l’homme de cette première condition et l’ont projeté dans un état dénaturé et dissemblable à ce que la nature lui imposait d’être.
Le discours sur l’origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes est donc un véritable essai philosophique, anthropologique mais surtout une critique virulente de la Politique, née selon lui avec la notion de propriété. « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » L’auteur, en faveur d’une République, fustige les pouvoirs totalitaires, les corruptions et les dirigeants qui sont au dessus des lois, tout en démontrant fermement que les inégalités ne trouvent pas leur cause et origine dans la Nature, mais dans la société que l’homme a créée en abandonnant son état premier.
Ainsi, on peut tout naturellement se poser la question suivante : Pour enrayer les inégalités, faut-il que l’homme revienne à son état de nature ? L’auteur ne propose pas de solutions dans ce texte mais il faut poursuivre avec la lecture Du contrat social, autre grand essai philosophique de Rousseau en 1762, dans lequel celui-ci poursuit ses conceptions politiques et montre comment l’homme dénaturé, social ou civil peut obtenir la liberté dans la société en renonçant à ses droits naturels - et ce qu’il appellera son pacte social.
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19.02.2008
Voyages dans les ténèbres: Le choc de deux cultures

Hier, je vous ai présenté La ferme africaine de Karen Blixen pour parler entre autres du traitement de l’altérité et du choc des cultures entre Karen Blixen et les Kenyanes et que celle-ci vit relativement bien. Avec Voyage dans les ténèbres, nous avons cette fois-ci une vision inverse du voyage. Écrit en 1934 par Jean Rhys, celle-ci raconte sur un mode fictif la descente aux enfers d’Anna Morgan, qui à dix-sept ans a quitté ses Antilles natales pour l’Angleterre, un pays où elle peine à trouver sa place. Figurante dans une troupe de théâtre minable, elle vit d’expédients et est incapable d'acquérir une indépendance financière et une stabilité si nécessaires pour une bonne intégration dans un pays étranger. Elle tombe amoureuse de Walter, un homme beaucoup plus âgé qu’elle, qui l’entretient financièrement mais finit par la quitter sans prévenir. Cette rupture amoureuse amorce alors une chute progressive qui la conduit à l’abus d’alcool, la semi-prostitution et à un avortement.
Le voyage en Angleterre est un voyage forcé pour Anna. Celle-ci n’avait pas choisi de quitter ses Antilles et l’Angleterre apparaît donc comme un monde hostile dans lequel elle est en décalage constant. Le contact avec la nature anglaise est brutal et provoque une collision sensorielle dans les parfums, le climat et les couleurs chez le personnage. Le froid est un thème récurrent du roman et semble d’ailleurs influer sur ses humeurs et sa tristesse. A l’instar de ce climat hostile, les gens sont tout aussi froids et distants, et habituée à côtoyer les Noirs des Antilles, elle est troublée par ces « centaines de milliers de Blancs, de Blancs qui courent… » et qu’elle compare souvent à des cloportes. Par conséquent, elle préfère s’isoler et fuir leur compagnie dans le petit espace que constitue sa chambre.
Dans Voyage dans les ténèbres, Jean Rhys poursuit également la question des inégalités entre hommes et femmes dans la société, dans la même lignée des écrivains féminins de la première partie du vingtième siècle, telles que Virginia Woolf, Katherine Mansfield ou encore Dorothy Richardson. Dans ce roman, la domination de l’homme sur le sexe faible est un des thèmes phares du récit et c’est une domination d’ordre social, culturel, sexuel et intellectuel. Les femmes dans ce roman sont également réduites à des objets de consommation que les hommes achètent et c’est une des raisons qui pousse Anna à sombrer dans la prostitution. Ainsi, à l’inverse de Karen Blixen, Anna ne trouve pas sa place dans ce nouveau pays. Bien qu’elle soit blanche de peau, elle ne se reconnaît pas parmi les occidentaux mais aurait préféré avoir une peau noire comme celle des Antillais. Pourtant aux Antilles, elle était considérée comme une étrangère à cause de la couleur de sa peau, ce qui l'entraîne donc dans une profonde crise identitaire, qui vient rajouter à son état dépressif.
Stylistiquement, ce roman présente un grand intérêt dans son langage et aussi dans sa composition. L’écriture est en effet fortement dynamisée par une constante intrusion d’analepses dans la narration, ce qui nous permet donc de visionner les souvenirs de bonheur aux Antilles du personnage. C’est le seul lien, fugace certes, mais qui lui permet de préserver ses rapports avec son passé et qui empêche aussi le roman de sombrer dans de véritables ténèbres et dans une écriture sombre, lourde et plate. Bref, ce livre est particulièrement destiné aux jeunes filles qui sont souvent en perte de repères, mais également à tous ceux qui se passionnent comme moi pour les récits de voyage.
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18.02.2008
La ferme africaine: Un amour ailleurs.

Vous connaissez sûrement La ferme africaine, ce grand classique de la littérature danoise, ou alors son adaptation cinématographique par Sydney Pollack (Out of Africa). Écrit en 1937 par la baronne Karen Blixen-Finecke, La ferme africaine raconte sur un mode autobiographique ses dix-sept années passées au Kenya où elle découvre le monde noir, la nature africaine et une philosophie de la vie qui consiste à vivre en fusion avec soi-même et avec la nature. Près de Nairobi, elle a tenu une immense exploitation féodale pour la culture du café mais après une série d’échecs, elle finit par rentrer au Danemark, son pays d’origine et commence alors la rédaction de La ferme africaine. Ce beau texte nous offre donc la vision d’une femme qui a voyagé ailleurs et son traitement de l’altérité dans un contexte pas toujours évident, car découvrir un pays étranger, son paysage, ses traditions et ses gens nouveaux implique forcément un choc des cultures et une collision entre deux visions du monde qui s’opposent.
Out of Africa insiste largement sur la relation amoureuse qu’a eue Karen Blixen avec Denys Finch Hatton, mais le grand amour de Karen Blixen dans La ferme africaine n’est autre que l’Afrique. Dans une véritable prose poétique, elle exalte avec nostalgie le paysage sauvage qui l'entoure et elle décrit l’organisation sociale des Kenyanes, leur système de justice avec lequel elle est en conflit, et surtout la place des femmes. En effet, les Africaines sont considérées comme des biens proprement matériels car elle sont le signe ostentatoire de la richesse des hommes et donc soumises à un commerce consenti. Toutefois, ce qui est remarquable dans ce livre, c’est de pouvoir comparer le rôle de Karen Blixen elle-même avec celui des autres femmes, car elle règne en « m’saba » dans sa ferme, un peu comme une maîtresse absolue qui est donc supérieure aux hommes eux-mêmes.
En ce qui concerne sa relation avec les Noirs, en dépit de sa position de dominatrice, elle raconte comment elle a noué avec eux des relations intenses comme avec son protégé Kamante, ou Farah son allié ou encore avec le grand chef Kinanjui. Elle dira d’ailleurs : « Au fil du temps (...) mes relations avec les indigènes ont pris un tour familier et personnel. Nous étions de bons amis ». C’est donc également un livre sur la tolérance: tolérance envers les autres peuples, les autres modes de vie et autres systèmes de pensée. C’est un monde dans lequel elle était parfaitement intégrée mais contrainte de quitter sa ferme, elle sort néanmoins grandie de la richesse de ses expériences et ne se détache pas tout à fait de l'Afrique. Preuve en est, elle restitue ses souvenirs dans ce livre et évoque ce pays comme un paradis perdu avec une nostalgie qu'elle arrive si bien à communiquer au lecteur.
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17.02.2008
Le petit prince

Incontournable ! Sublimissime ! Qui ne connaît pas le petit prince et son fameux mouton ? Son dessin qui ressemble à un chapeau mais qui en réalité n'est autre qu'un éléphant avalé par un boa ? Et son astéroïde B 612 sur lequel l’attend une rose arrogante? C’est l’un des livres français le plus connu au niveau international, et le vingt-sixième livre le plus vendu au monde (environ 50 millions exemplaires). Alors comment pouvons-nous passer à coté d’une telle merveille de la Littérature, qui est accessible par la simplicité de son langage et se lit d’ailleurs très vite ?
C’est un livre que j’ai lu et relu depuis que j’avais treize ans et que j’ai redécouvert deux mois de cela avec la même émotion. On s’attache très vite à ce petit personnage qui dit des choses si simples, mais en même temps, tellement profondes. Car sous l’apparence d’un conte pour enfant se cache un véritable récit allégorique sur un art de vivre, sur notre incapacité à garder notre âme d’enfant en grandissant et notre matérialisme exacerbée qui fait que « les grandes personnes » ne savent plus apprécier les choses simples de la vie, comme admirer un coucher de soleil. « Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part », dit le petit prince au narrateur, pour reprendre la philosophie que développe l’auteur en filigrane du texte. Autrement dit, la beauté est invisible aux yeux et à nous de savoir la chercher, de la même façon que nous lecteurs sommes amenés à chercher le haut sens de ce roman.

Dans ce monde étrange et emblématique, dans lequel les animaux et les objets prennent une dimension humaine, l’auteur dresse également une satire implicite de la société avec des personnages type, comme le Vaniteux en quête d’admirateurs, le buveur qui boit pour oublier qu’il est buveur, le businessman dont le seul but est de compter le nombre d’étoiles, ou encore l’allumeur de réverbère qui expriment tous l’absurdité des êtres humains. Notre monde est aussi un monde d’apparences que dénonce l’auteur avec l’histoire de l’astronome turc qui n’était pas crédible au congrès international d’astronomie à cause de son costume. Ce petit livre d’une centaine de pages est en réalité un concentré de leçons sur la vie, et il n’est jamais trop tard, qu’on soit jeune ou qu’on soit vieux pour adopter la philosophie de cet auteur.

Pour terminer, voici un petit extrait culte que je n’ai pas pu m’empecher de rajouter pour vous faire découvrir ou redécouvrir ce récit :
« Bonjour, dit le petit prince.
-Bonjour », dit le marchand.
C’était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l’on éprouve plus le besoin de boire.
« Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince.
-C’est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.
-Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ?
-On en fait ce que l’on veut... »
« Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes à depenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine ... » ( Chapitre 23)
20:50 Publié dans Littérature du 20ème siècle | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note



