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19.02.2008
Voyages dans les ténèbres: Le choc de deux cultures

Hier, je vous ai présenté La ferme africaine de Karen Blixen pour parler entre autres du traitement de l’altérité et du choc des cultures entre Karen Blixen et les Kenyanes et que celle-ci vit relativement bien. Avec Voyage dans les ténèbres, nous avons cette fois-ci une vision inverse du voyage. Écrit en 1934 par Jean Rhys, celle-ci raconte sur un mode fictif la descente aux enfers d’Anna Morgan, qui à dix-sept ans a quitté ses Antilles natales pour l’Angleterre, un pays où elle peine à trouver sa place. Figurante dans une troupe de théâtre minable, elle vit d’expédients et est incapable d'acquérir une indépendance financière et une stabilité si nécessaires pour une bonne intégration dans un pays étranger. Elle tombe amoureuse de Walter, un homme beaucoup plus âgé qu’elle, qui l’entretient financièrement mais finit par la quitter sans prévenir. Cette rupture amoureuse amorce alors une chute progressive qui la conduit à l’abus d’alcool, la semi-prostitution et à un avortement.
Le voyage en Angleterre est un voyage forcé pour Anna. Celle-ci n’avait pas choisi de quitter ses Antilles et l’Angleterre apparaît donc comme un monde hostile dans lequel elle est en décalage constant. Le contact avec la nature anglaise est brutal et provoque une collision sensorielle dans les parfums, le climat et les couleurs chez le personnage. Le froid est un thème récurrent du roman et semble d’ailleurs influer sur ses humeurs et sa tristesse. A l’instar de ce climat hostile, les gens sont tout aussi froids et distants, et habituée à côtoyer les Noirs des Antilles, elle est troublée par ces « centaines de milliers de Blancs, de Blancs qui courent… » et qu’elle compare souvent à des cloportes. Par conséquent, elle préfère s’isoler et fuir leur compagnie dans le petit espace que constitue sa chambre.
Dans Voyage dans les ténèbres, Jean Rhys poursuit également la question des inégalités entre hommes et femmes dans la société, dans la même lignée des écrivains féminins de la première partie du vingtième siècle, telles que Virginia Woolf, Katherine Mansfield ou encore Dorothy Richardson. Dans ce roman, la domination de l’homme sur le sexe faible est un des thèmes phares du récit et c’est une domination d’ordre social, culturel, sexuel et intellectuel. Les femmes dans ce roman sont également réduites à des objets de consommation que les hommes achètent et c’est une des raisons qui pousse Anna à sombrer dans la prostitution. Ainsi, à l’inverse de Karen Blixen, Anna ne trouve pas sa place dans ce nouveau pays. Bien qu’elle soit blanche de peau, elle ne se reconnaît pas parmi les occidentaux mais aurait préféré avoir une peau noire comme celle des Antillais. Pourtant aux Antilles, elle était considérée comme une étrangère à cause de la couleur de sa peau, ce qui l'entraîne donc dans une profonde crise identitaire, qui vient rajouter à son état dépressif.
Stylistiquement, ce roman présente un grand intérêt dans son langage et aussi dans sa composition. L’écriture est en effet fortement dynamisée par une constante intrusion d’analepses dans la narration, ce qui nous permet donc de visionner les souvenirs de bonheur aux Antilles du personnage. C’est le seul lien, fugace certes, mais qui lui permet de préserver ses rapports avec son passé et qui empêche aussi le roman de sombrer dans de véritables ténèbres et dans une écriture sombre, lourde et plate. Bref, ce livre est particulièrement destiné aux jeunes filles qui sont souvent en perte de repères, mais également à tous ceux qui se passionnent comme moi pour les récits de voyage.
12:02 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note



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